EUROPA  HELVETICA

Discours d'adieu du Professeur Franz A. Blankart *), anc. Secrétaire d'Etat,
présenté lors de l'ouverture de l'année académique 2002-2003 de
l'Institut universitaire de hautes études internationales HEI à Genève le 22 octobre 2002

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note sur l’auteur  ¦  préface de Cornelio Sommaruga
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Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs les Représentants des Autorités fédérales, cantonales et communales.
Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,
Vir spectablis,
Mesdames et Messieurs les Représentants des Organisations internationales,
Professores et Studiosi,
Mesdames et Messieurs,

Je tiens à remercier le Conseil de fondation de l'Institut universitaire de hautes études internationales de l’honneur qu’il me fait en me demandant de prononcer mon discours d'adieu comme conférence inaugurale de la nouvelle année académique. C'est donc une fin et un début en même temps, comme l'est d'ailleurs le thème de ma conférence: Europa helvetica. Je vous présenterai un thème sur lequel j’ai travaillé comme diplomate et refléchi comme intellectuel pendant toute ma vie professionnelle, sans être certain d’avoir véritablement saisi l’essentiel. Le doute est le sel du progrès scientifique; la certitude est le début du dogmastisme. En reprenant ce thème en fin de carrière, je puis le faire avec toute la sérénité qui sied à un vieux monsieur.... Le Président Cornelio Sommaruga a bien voulu m'introduire avec des propos élogieux qui m'ont d'autant plus touché que je ne les ai nullement méritées. Je lui en sais gré.
 


1.  Antiquité

Aborder le problème de l'intégration de notre Continent suppose une définition de l'Europe en tant qu'idée historique, politique et culturelle, définition dont la recherche nous conduit "ad fontes". Wesen ist, was gewesen ist. Car notre pensée, traumatisée par les mécanismes de la causalité, pour les rendre plus humains quête un acte créateur dont les effets se ramifient et se multiplient au fil des temps, telles les branches d'un arbre généalogique. Ces effets subissent certes des influences externes, mais sans pour autant trahir leur origine, la "causa materialis, formalis et efficiens" d'Aristote, et ceci parce que l'acte créateur porte en lui, potentiellement, sa propre "causa finalis". Si l'on admet cette idée, – qui implique un brin de déterminisme – quelle serait alors la cause formelle, matérielle et efficiente de l'Europe? Et en répondant à cette question, saurions-nous déceler sa cause finale? Quoi qu'il en soit, la recherche d'un point de départ statique est, dans l'optique de l'histoire, assez problématique. Déjà Jacob Burckhardt mettait en doute l'utilité de ce qu'il appela "die Spekulation über die Anfänge"(1). Pourtant, l'être humain, limité par les quelques dizaines d'années de sa vie et en tant que tel plongé dans un temps qui se perd vers le passé et vers l'avenir dans d'obscures éternités, l'être humain a toujours essayé de limiter ces perspectives angoissantes en créant des mythes qui définissent les débuts et les fins. Ainsi l'Europe a-t-elle aussi son mythe, mythe si beau qu'il serait dommage de ne point y croire, quoi qu'en disent les historiens. La foi n'étant du point de vue logique que l'affirmation de la justesse d'une proposition non démontrable, je ne vois pas pourquoi nous douterions plus du mythe européen que de la réincarnation, du "tat tvam asi" de la philosophie sanscrite, de la finalité dialectique de la politique marxiste ou du mythe du «Sonderfall» de notre chère Patrie…

La légende de l'Europe, les Grecs l'ont située en Phénicie: l'Europe naquit sous les traits d'une femme, la fille du roi Agénor, bergère de ses troupeaux au bord de la Méditerranée, belle et si mystérieuse qu'elle attira l'attention du dieu des temps, de la foudre et du tonnerre; celui-ci – par une permutation génétique remarquable – se transforma en taureau, l'emporta sur son dos jusqu'à l'île de Crète et s'éprit d'elle à l'ombre parfumée des pins; en ce lieu vibrant de la stridence modulée des cigales, leur fils naturel, le Roi Minos, bâtira, une génération plus tard, le palais de Knossos. La haute culture à laquelle ce nom est associé, après un demi-siècle d'échanges culturels avec l'Egypte, se répand en Argolide dès 1700 avant Jésus-Christ. Les tombes à coupoles, les bijoux et les bronzes, la tauromachie et le culte de la déesse influencent l'époque de Tirynthe et surtout de Mycènes, dont un roi, Agamemnon, se rend à Troie vers 1200, accompagné d'Ulysse, d'Achille et des autres héros achéens, inspirant les deux poèmes épiques qui marquent le début de la pensée européenne. L'Iliade, vers 850, et l'Odyssée, cent ans plus tard, sont l'expression d'une noblesse d'âme qui devait être - et est toujours - le fond du caractère européen. Ce fond se situe entre l'esthétique et l'éthique (kalos kagaqos), impliquant la responsabilité de la liberté individuelle dans le cadre d'une collectivité de plus en plus démocratique.

C'est en s'appuyant sur ces principes que les poètes désignés sous le nom unique de c’Omhros poihths développèrent une forme d'humanisme qui détermina la culture de notre continent, et qui, même dans les périodes les plus sombres, ne s'est jamais entièrement perdue puisqu'elle adoucit la sévérité des relations hiérarchiques, en l'occurrence entre les dieux et les hommes. – Si les Spartiates ont ajouté le côté volontariste au caractère européen, c'est Solon et surtout Clisthène à Athènes qui développèrent son idée démocratique ou plutôt son idéal décrit plus tard par Platon et Aristote, démocratie qui ouvrit la voie au plus sage.

Devant cette toile de fond se pose évidemment le problème de la liberté, terme qui en tant que notion philosophique ne fut que tardivement analysé par les Grecs. C’est le stoïcisme fondé 300 ans avant Jésus-Christ par Zénon qui présenta ce phénomène existentiel comme la capacité de l’indifférence et de la fermeté de l’âme à l’égard de la douleur. La liberté est l’affranchissement par rapport au déterminisme, une sorte de sérénité dans le fatalisme, donc une manière de mener sa vie. Que le terme de la liberté n’ait chez Zénon et Epictète aucune connotation avec la liberté d’expression ne fait que prouver la qualité de la vie politique prévalant à l’époque dans la ville d’Athènes. Aristote et Epicure nous ont néanmoins mis en garde face au despotisme potentiel de ceux qui nous gouvernent, et j’ajouterais surtout s’il sont malades….

Les Romains, plus réalistes que les Grecs, se rendant compte de la fragilité d'une telle démocratie idéalisée, l'assortirent d'une doctrine juridique géniale en soi, même si elle ne put empêcher César de franchir le Rubicon, ni finalement sauver Romulus Augustule de la destitution. Quant au terme de la liberté, les Romains n’ont guère avancé par rapport aux Grecs. Pour Sénèque, comme d’ailleurs pour Cicéron («paradoxa stoicorum») la notion ne dépasse guère le «liberum arbitrium indifferentiae» ce qui explique peut-être la politique de Néron dont Sénèque était l’éducateur…

L'Empire romain n'a pas seulement formé la conscience juridique de l'Europe; il accueillit également le christianisme, dont le principe est celui d'amour. Si l'idée platonienne de l'amour est "l'élan par lequel l'âme, sensible à l'attrait de la Beauté parfaite, tend vers l'immortalité" (Charles Werner)(2), l'amour chrétien cesse d'être une qualité de l'élite pour devenir une attitude de la vie quotidienne et - par l'abstraction de tout ce qui est objectif, donc aussi de la pensée - une voie mystique menant à l'union avec la transcendance. Ainsi Saint Augustin pourra dire: "Vita est plus ubi amat quam ubi animat"(3), la dimension de l'amour dépasse celle de l'âme.

C'est cette force chrétienne, ajoutée au génie juridique romain, qui put faire face, du point de vue culturel, aux intrusions des Vandales et des autres peuples migrants, lesquels, cependant, devaient lui rendre le goût du pouvoir et de l'austérité.
 


2. Le Moyen-Age

L'affrontement entre les peuples migrants et un Empire romain statique et vétuste, affrontement dont ne pourrait être surestimé le caractère dramatique sur le plan de la pensée, a d'abord suscité un éparpillement des forces politiques, puis leur reconstitution dans un centre qui n'était plus Rome mais le bassin rhénan. Le Rhin devenant l'axe central de l'Europe, il ne pouvait être rabaissé au rang de frontière. Une unification de l'Europe passait donc nécessairement par l'intégration des territoires qui constituent aujourd'hui l'Allemagne et la France, postulat qui, dans une large mesure, conditionna le sort de la partie occidentale de notre continent et rappelle, soit dit en passant, la position stratégique de la ville de Bâle.

Pourtant, cette unification ne put se faire de façon équilibrée qu'une seule fois jusqu'à nos jours, par Charlemagne qui, couronné Empereur le 25 décembre 800 – le premier depuis la chute de l'Empire romain –, est considéré encore aujourd'hui par la plupart des peuples de l'Europe de l'Ouest comme "leur" ancien chef d'État. Contrairement à Napoléon 1er, Guillaume 1er et d'autres, il ne soumit pas une partie de l'Europe à l'autre, mais réussit par des moyens militaires et diplomatiques, à intégrer une constellation de royaumes dispersés. La forte personnalité de Charlemagne, l'action unificatrice de l'Église et l'état florissant des monastères sis de part et d'autre du Rhin (St-Gall, Fulda, St-Martin de Tours) permirent cette intégration, c'est-à-dire le syncrétisme du pouvoir "germano-politique" et de la culture "romano-chrétienne", syncrétisme qui atteignit son zénith dans l'architecture, plus particulièrement la chapelle palatine, qui, symbole d'une puissance étatique et ecclésiastique rayonnant dans toutes les directions, fut conçue comme une rotonde et non comme un bâtiment longitudinal.

Charlemagne ne fut certainement pas un promoteur de la liberté individuelle si ce n’est dans son rôle de pacificateur. Selon la philosophie de son temps l’on n’avait que le choix d’être libre de pêché ou de risquer la condamnation, choix qui cachait une scission entre les exigences morales adressées à l’homme et la toute-puissance de Dieu et qui créait ainsi les contradictions portant en elles le germe de l’inquisition et finalement la thèse de la justification de Luther et de Calvin.

L'époque de Charlemagne constitue sans doute la charnière entre l'antiquité et une période européenne qui s'achèvera avec la Révolution française, et ce pour trois raisons:

– elle réalise l'unité politique du christianisme romain, c'est-à-dire de l'Occident en tant qu'héritier de la tradition antique;

– de ce fait elle consacre la séparation de Rome et de Constantinople, de l'Europe de l'Ouest et de l'Europe de l'Est, en ignorant, à cette époque déjà, la spécificité de l’Europe centrale;

– elle est à la base du dualisme entre l'Église et l'Empire, rendant possible une dialectique des plus fructueuses sur le plan de la pensée et des arts.


3. Les débuts de la Suisse

Si cette époque fut de courte durée, l'idée de l'unité occidentale, elle, resta une réalité politique. Appartenir à l'Empire était la manière de se sentir Européen, même si cet Empire se désintégrait de plus en plus. Cela est également vrai pour les communautés que l'on appellera plus tard les cantons primitifs, Uri, Schwyz et Nidwald, qui dépendaient à l'origine de façon immédiate du pouvoir impérial, lequel n'était pour eux que l'organisation politique de la foi chrétienne qu'ils confessaient. Cette organisation, d'ailleurs assez ébranlée, leur laissait des prérogatives, donc des libertés politiques, qui devinrent traditionnelles au cours des siècles. Voisines du comté de Habsbourg, ces communautés virent leur position menacée à mesure que cette Maison étendait son pouvoir à l'intérieur de l'Empire, surtout en direction du Gothard. Ce col, praticable dès le XIIIème siècle, prit une importance stratégique primordiale dès que le dualisme entre le pouvoir séculier et l'autorité ecclésiastique se transforma en opposition ouverte, marquant le début d'un processus de désintégration de l'idée occidentale; et par là d'une émancipation des cantons primitifs, contrôlant l'accès à la péninsule italienne. C'est dans ce contexte qu'ils conclurent en 1273 un premier pacte fondé sur la défense collective, l'aide mutuelle, la mise au point de procédures pénales communes et l’arbitrage, ce dernier principe devenant la première ébauche de notre politique étrangère. Mais ce pacte ne mettait pas en cause les servitudes individuelles de la glèbe ni, en dernier ressort, la fidélité au pouvoir impérial.

La volonté ainsi exprimée et si souvent rappelé lors de discours du 1er août n’a rien en commun avec la déclaration des droits de l’homme de 1789. Il s’agit des libertés des trois communautés, non pas de la liberté de la personne. C’est pour ainsi dire l’idée de Voltaire, mais appliquée uniquement aux trois unités semi-étatiques, à savoir: «La liberté consiste à ne dépendre que des lois»(4), in casu: du droit constitutionnel de l’Empire.

Hélas, la situation s'aggrava lors de l'élection du puissant voisin Rodolphe de Habsbourg comme Roi d'Allemagne. Désormais il pouvait gérer en union personnelle les biens de sa Maison et ceux de l'Empire, et menacer les libertés traditionnelles de Schwyz et de Nidwald surtout. Le 15 juillet 1291, Rodolphe mourut sans avoir pu assurer à son fils Albrecht la succession au trône. Les gens d'Uri, de Schwyz et de Nidwald saisirent cette occasion, dès le début du mois d'août de cette même année, pour renouveler le pacte de 1273. Ce contrat est considéré à tort ou à raison comme l'acte de fondation de la Confédération. La ratio pacti fut le contrôle du Gothard pour des raisons stratégiques, mais aussi comme source de revenus, motivation historique que certains négociateurs suisses semblent avoir oublié ces dernières années…

Les deux pactes de 1273 et 1291, consolidés par les succès remportés sur les champs de bataille aux dépens de la Maison des Habsbourg-Autriche, furent complétés par trois conventions qui fortifiaient l'immédiateté de la Confédération à l'égard du pouvoir impérial. Il s'agit:

– du Pacte de Brunnen de 1315 soumettant toute alliance d'un canton avec une tierce puissance à l'approbation unanime des autres cantons, ce qui constitue la deuxième ébauche d'une politique étrangère commune;

– de la Charte des prêtres de 1370 qui stipule le principe de la territorialité en matière judiciaire et constitue de ce fait une première esquisse de constitution;

– du Convenant de Sempach de 1393, qui jette les bases d'une réglementation commune de la politique militaire.

Ces conventions n'étaient cependant pas en mesure d'éviter une certaine désintégration de la Confédération dans une Europe animée par des alliances chancelantes, et changeant au gré des intérêts des détenteurs du pouvoir. Ainsi les Zurichois, confédérés depuis 1351, qui se disputaient avec les Schwyzois à propos du Toggenbourg, demandèrent l'aide de Frédéric III, un descendant des Habsbourg, contre les autres Confédérés. L'Empereur leur livra deux batailles, l'une à St-Jacques sur la Sihl en 1443 et l'autre à Saint-Jacques sur la Birse en 1444, batailles si meurtrières que la conclusion d'un traité de paix se révéla indispensable. Conclu en 1450, il obligea Zurich à rompre ses liens avec la Maison de Habsbourg. Il fut complété par des traités d'amitié avec la France, Milan et la Bourgogne. (Soit dit entre parenthèses que c'est à cette époque que Konrad Witz accomplit sa "Pêche miraculeuse", tableau charnière du 15ème siècle et qui se trouve dans le Musée de Genève.)

Tandis que la Confédération voyait ainsi reconnue sa compétence à conclure des traités internationaux (la fameuse «treaty making power»), l'Empire lui devenait de plus en plus suspect pour l'avoir attaquée lors des deux batailles de Saint-Jacques - dans un cas avec l'aide de troupes non impériales, composées de mercenaires français.

Cette prise de distance à l'égard de l'Empire devait s'accentuer dans la mesure où le Royaume de France se fortifiait: appartenir à un Empire, réduit en fait au seul Royaume allemand, signifiait prendre parti contre la France qui aurait pu être une alliée contre un Empereur trop encombrant. En d'autres termes, l'équilibre de plus en plus marqué en Europe (découlant de la loi de succession carolingienne et réalisé pour la première fois en 870 par le traité de Mersen) donnait à la Confédération un potentiel rôle médian, qu'elle ne pouvait jouer qu'à condition de s'en émanciper de plus en plus. Cette émancipation fut encore consolidée par des batailles, cette fois contre Charles le Téméraire dont les défaites de Grandson, Morat et Nancy, en 1476 et 1477, permirent d'éviter une absorption de la Confédération par le duché de Bourgogne et à la France de constituer ses frontières actuelles, fait que l’on ne peut pas assez rappeler au Quai d’Orsay. Sans ces victoires, le territoire de la Suisse ferait en revanche depuis longtemps partie de l'Union européenne...

Grisés par de tels succès, les cantons s'adonnèrent à des projets expansionnistes divergents, au risque de provoquer une discorde fatale. Dans cette situation qui aurait pu mener au déchirement de la Confédération, un nouveau pacte, dit Convenant de Stans, fut signé en 1481 sous l'influence modératrice de Nicolas de Flue qui plaida pour la non-expansion et la neutralité. Ce pacte contenait deux points essentiels:

– les cantons se garantissaient mutuellement leur intégrité territoriale par un système de sécurité collective, une sorte d’ONU confédérale;

– l'admission de nouveaux membres dans la Confédération en tant que telle était - pour la première fois - rendue possible, mais après négociation et approbation par tous les cantons, ce qui correspond à l’art. 98 du traité CECA.

Cette nouvelle marque d'indépendance allait à l'encontre des vues et des idées de l'Empereur Maximilien Ier dont le but était précisément de centraliser derechef son Empire en reprenant en main ses compétences judiciaires et fiscales. Les conflits fiscaux entre l’Empire et la Confédération ne datent apparemment pas de hier… Pour reconquérir lesdites compétences, l’Empereur s'en prit à la Confédération, mais essuya en 1499 une défaite totale près de Dornach. Là-dessus, en 1500, le traité de Bâle consacra l'indépendance de fait de la Confédération et permit à cette dernière d'intégrer la ville impériale libre de Bâle.

Voilà donc, dans la politique européenne de la Suisse, un premier seuil franchi, seuil décisif qui devait être légalisé 150 ans plus tard par les traités de Westphalie. Entre ces événements se situent deux faits traumatisant qui vont déterminer notre politique européenne. Le premier, la défaite de Marignan en 1515, marqua la fin de l'expansionnisme suisse; les Confédérés se rendirent compte qu'ils n'étaient techniquement plus en mesure de mener une guerre offensive contre un adversaire ayant les moyens d'acquérir une artillerie mobile.

Le deuxième fait : la Réforme. Menée par Calvin à Genève, Zwingli à Zürich et Oecolampade à Bâle, elle conquit à peu près la moitié du territoire suisse, et en même temps partagea l'Europe en deux camps qui, un siècle plus tard, commencèrent - au nom du Christ Sauveur - une guerre meurtrière de trente ans. Les cantons convoités par les différentes puissances catholiques et protestantes se rendaient compte que, pour sauvegarder leur identité "étatique", une politique non offensive ne pouvait suffire, celle-ci devant trouver le complément d'une stricte neutralité si l'on voulait éviter le déchirement idéologique qui aurait fatalement mené à la guerre civile. Cette neutralité devait être armée, c'est-à-dire défendue par un contingent de troupes dépendant d'un pouvoir central. Ce postulat fut concrétisé en 1647 par une convention dite Défensional de Wil. C’est pour ainsi dire, le Traité de Maastricht de la Confédération.

A la fin de la Guerre de Trente ans en 1648, les plénipotentiaires d'une Europe épuisée se retrouvèrent à Munster pour signer les traités de Westphalie. La Suisse ou tout au moins les cantons protestants s'y firent représenter par le bourgmestre de Bâle, Rodolphe Wettstein(5), qui, dans une négociation brillante, réussit à faire reconnaître l'indépendance de jure de la Confédération, donc son émancipation totale à l'égard de l'Empire.

Soit dit en passant qu’il faut de temps à autre se rendre compte de ce chemin parcouru jusqu’à 1648 pour comprendre les causes effectives de la «barrière de Roesti», qui n’est pas une barrière linguistique, mais une barrière historique. Le chemin parcouru est en effet l’histoire de la Suisse alémanique, présente dans son subconscient et faisant régulièrement apparition sous forme d’atavisme lors de votations sur des sujets de politique européenne. Les cantons romands, ayant une toute autre expérience historique n’arrivent que difficilement à comprendre ce qui leur apparaît comme totalement irrationnel. Je l'ai dit maintes fois à mes compatriotes alémaniques: Il faut que nous, les Suisses alémaniques, respections cette réaction dans l’intérêt de la cohésion de la Nation. Mais revenons à l’histoire.

Malgré les Traités de Westphalie, l'unité nationale était loin d'être établie. Les différents cantons passaient des conventions particulières avec les monarques de leur confession d'une part en vue de permettre à ces derniers, le cas échéant, d'intervenir dans les affaires intérieures de la Confédération pour imposer leur foi, d'autre part, et surtout, pour mettre à leur disposition des régiments suisses qui, jusqu'en 1848, illustreront leur devise "Honneur et Fidélité" sur tous les champs de bataille d'Europe. La plus importante de ces conventions dites Capitulations, conclue avec la France, était d'ailleurs liée à un accord de libre-échange unilatéral, donnant aux commerçants suisses la possibilité d'exporter en France sans droits ni accises des marchandises de toute origine, régime commercial repris d’ailleurs par celui des Zones franches de la Haute Savoie et du Pays de Gex.

Il est évident qu'une Confédération qui engageait les meilleurs de ses fils sur les champs de bataille étrangers n'était nullement en mesure de faire face de manière coordonnée au défi de la Révolution française. Tandis que nos troupes d'élite se battaient aux Tuileries contre une foule déchaînée, celles restées en Suisse faisaient preuve d'un immobilisme intellectuel et stratégique incroyable, de sorte que l'armée révolutionnaire française put sans grand effort prendre possession du pays et lui imposer, en 1798, aidée par quelques «associés», la Constitution helvétique. En 1803, Bonaparte nous imposa sa propre constitution, dite Acte de Médiation, qu'il compléta par une alliance défensive et par l'obligation de lui fournir des régiments suisses: en tout 16'000 hommes; 7'000 d'entre eux le suivirent en Russie, 700 en revinrent. Puis ce furent Waterloo, le Congrès de Vienne et le deuxième Traité de Paris. Le 20 novembre 1815, grâce à une négociation brillante de Charles Pictet deRochemont(6) et à l’aide du Comte Capo d’Istria, les Puissances reconnurent que la neutralité suisse était "dans les vrais intérêts de la politique de l'Europe"(7) et s'engagèrent à la respecter, promesse qui fut tenue jusqu'à nos jours et nous évita d'être mêlés aux trois dernières guerres. Elle devait d'autre part nous tenir à l'écart des efforts entrepris pour constituer une Europe supranationale.
 


4. Considérations philosophiques

Le récit du développement historique de la période allant de 1273 à 1815, démontre assez clairement que c'est la désintégration de l'Empire qui amena la Confédération à s'en éloigner. Si la Suisse, d'esprit foncièrement occidental, n'est pas restée membre de l'organisation politique de l'Occident, c'est parce que cette organisation, basée sur le dualisme du glaive et de la croix, s'est de plus en plus désintégrée, soit que l'Empire ait été miné par des vassaux trop ambitieux, soit qu'il se soit mis en opposition avec le pouvoir spirituel qui, en conséquence, dut contracter des alliances ne pouvant que développer la division de l'Occident. Ainsi l'esquisse de Charlemagne, la séparation coordonnée des deux pouvoirs, portait en elle le germe de la débâcle de 1789. Car il est évident que la lente sécularisation du pouvoir politique permettait à l'homme de devenir la mesure de toutes choses (ce qu'avait prédit Protagoras), tandis que la transcendance se réduisait à un point d'accrochage d'une réflexion logique, voire absurde, à une "coincidentia oppositorum", selon la pensée de Nicolas de Cuse qui, elle, prouvera, beaucoup plus tard, l'existence primordiale du moi: cogito ergo sum. Cette sécularisation rendit certes possible la renaissance d'un humanisme, avec sa sérénité, son sens de la beauté (pensez à la Villa Rotonda de Palladio) et la reconnaissance de la liberté créative de l’individu, mais elle donna aussi naissance, dans sa déformation cartésienne, à la surestimation de l'intellectuel par rapport à l'intelligence, du pouvoir par rapport à l’amour, de la technique par rapport aux arts.

Comparée à cette évolution, la pensée ecclésiastique fait montre d'une stabilité assez extraordinaire, due à la méthodologie d'Aristote, la déduction et l'induction: au commencement était le verbe, et le verbe était Dieu, ce qui veut dire que du point de vue logique et ontologique tout se déduisait de Lui, donc aussi l'existence humaine qui elle, suivant la méthode de l'induction, part de la vie matérielle pour aboutir à la vie spirituelle du logos. Or, sur le plan de la pensée laïque, déduction et induction deviennent inconciliables, font partie d'écoles qui se polarisent et même déterminent, sous les vocables de rationalisme et pragmatisme, le caractère de deux nations: la France et l'Angleterre. Il fallut la "Critique de la Raison pure" pour resynthétiser, mais en théorie uniquement, ce qui chez Aristote et les Scolastiques n'était que le mouvement d'une seule méthode de réflexion. Kant est en même temps le zénith et la fin de l'absolutisme rigide du début du XVIIIe siècle. Après lui, vint le dynamisme révolutionnaire d'un Hegel qui se replongea dans les contradictions héraclitiennes, le panta rei, mêlant le tout dans un idéalisme totalitaire où la thèse s'affronte à l'antithèse et se retrouve anéantie, sauvegardée et sublimée ("aufgehoben") au niveau de la synthèse.

Or sans l’époque des lumières, l’Europe et la Suisse, telles qu’elles sont perçues aujourd’hui n’existeraient pas. Induction et déduction sont certes une méthodologie incontournable; la dialectique est certes un règlement de différends valable, l’esthétique (pensez à l'Oiseau bleu) est vitale, l’amour l’est encore plus. Mais ce qui est la base de tout, c’est la liberté qui ne peut être ni donnée ni enlevée à l’être humain, car il est lui-même cette liberté; d’où la tentation de le tuer. Ce sont Hobbes, Hume, Voltaire, Diderot, Lessing et Kant, qui entre autres ont reconnu ce fait. C’est ainsi que Bossuet qui n’était certainement pas un révolutionnaire, put dire, et on croirait entendre Jean-Paul Sartre: «Plus je recherche en moi-même la raison qui me détermine, plus je sens que je n’en ai aucune autre que ma seule volonté: je sens par là clairement ma liberté, qui consiste uniquement dans (le)… choix.»(8)  C’est cette pensée qui a rendu possible – mais à quel prix! – la Déclaration des droits de l’homme de 1789 et en particulier son art. XI. La liberté est constitutive de la paix, sans pour autant la garantir.

Il est impossible de décrire ici, ne serait-ce qu'à grands traits, les ramifications de la pensée européenne issues de l'Antiquité. Le fait est que cette réflexion portait en elle des contradictions, qui pouvaient s'équilibrer dans la pensée d'un Platon et la politique d'un Charlemagne, mais qui, en dernier ressort, étaient plus puissantes que la raison pure, si bien que leur réconciliation ne se faisait que par l'épuisement mutuel des forces militaires, pour renaître quelques années plus tard.

Face à une telle situation, un petit État comme la Confédération ne pouvait subsister qu'à condition de se tenir, de façon vigilante, à l'écart des grands mouvements politiques. Cela n'empêche pas qu'elle ait, sur un territoire réduit, réalisé dans une certaine mesure l'idée européenne. Comme le disait Denis de Rougemont, elle "est née de l'Europe et en détient le secret. Formée... dans le Saint-Empire et par lui, ayant reçu ses premières libertés pour assurer la grand-garde du Gothard, elle a seule conservé jusqu'à nos jours le principe de l'Empire d'Occident, l'union sans unification, qui est l'idée fédéraliste"(9). La Suisse se serait donc isolée de l'Occident pour s'identifier avec l'idée occidentale, elle se serait distancée de l'Europe pour réaliser la finalité européenne, elle se serait tenue à l'écart de la dialectique des armes pour s'ouvrir au dialogue des pensées.
 


5. La Suisse en Europe

Or, ce n'est point l'émancipation seule qui a pu concrétiser une telle constellation. L'histoire suisse, jusqu'en 1848, est une suite de discordes internes qui ne purent être surmontées que par des défis extérieurs et une politique de neutralité de plus en plus stricte. Ce qui consolida ce pays fut, en 1848, une volonté politique de construire un État fédéral pourvu de certaines compétences institutionnelles bien définies. La Constitution fédérale est la combinaison de l'induction et de la déduction, leur synthèse platonienne par excellence enrichie de la pensée des lumières. Et l'État ainsi créé devait faire appel à la responsabilité de la liberté individuelle dans une collectivité de plus en plus démocratique, ouvrir la voie au plus sage, au kalos kagaqoset créer les conditions par lesquelles le goût du pouvoir allait être au sens hégélien anéanti, conservé et sublimé ("aufgehoben") par la vertu et l'austérité du travail. Tout le reste, – l'harmonisation du droit, les problèmes fiscaux, la coordination économique, – fut remis à plus tard, s'imposa peu à peu au gré des circonstances, mais n'est pas entièrement réglé aujourd'hui. La Suisse, d'ordinaire si pragmatique, a donc opté pour la méthode cartésienne qui consiste, une fois posé le général, à en déduire le particulier.

Chose étrange, incompréhensible même, l'Union Européenne choisit, quant à elle, la méthode inverse. Ses fondateurs, avant tout Français et Allemands, que la philosophie de Descartes et de Kant prédestinaient pourtant à la déduction, suivirent à la manière des Britanniques, mais d'abord sans eux, la méthode pragmatique et inductive de Hume. On nomma cela structuralisme. Au lieu de créer des organes fédéralistes pourvus d'attributions gouvernementales et parlementaires précises, ils procédèrent par induction en commençant par les problèmes particuliers de l'économie et de l'harmonisation du droit, croyant que l'union politique générale suivrait d'elle-même. L'expérience, entre-temps, a démontré que les fameux "Sachzwänge" ne suffisent pas et ne sauraient se substituer à la volonté politique. Dans un cadre de liberté, donc de volonté politique démocratique, l'induction et la déduction se complètent. Les scolastiques auraient-ils eu raison même jusqu’au début du 21ème siècle?

Revenons à la Suisse. Son histoire, sa raison d'être, procèderait, nous l'avons vu, de l'émancipation progressive du Saint-Empire romain germanique, ou plus précisément du fait que cet Empire se dispersait en différents États qui se combattaient mutuellement. Maintenant que l'Europe occidentale semble être définitivement acquise à la paix, la situation se présente différemment. La paix et la coopération en Europe, qu'on le veuille ou non, ont provoqué un renversement de notre histoire.

Ce renversement est conditionné par cinq facteurs déterminant pour la Suisse: premièrement par un rapprochement constant, ces dernières années, de la Suisse par rapport à ses partenaires européens. Ce rapprochement crée les conditions qui ne mènent pas nécessairement à l'adhésion à l'Union Européenne, mais la prépare dans la mesure où elle est considérée comme souhaitable. L’adhésion de la Suisse à l’Union Européenne serait, pour ainsi dire, le retour au Saint Empire, cette fois-ci pas germanique, mais européen…

Le deuxième facteur est le suivant: Après des siècles de drames internes, l'Europe semble, enfin, s'unir sur une base fédéraliste, vieux rêve des archiducs Rodolphe et François Ferdinand et raison pour laquelle les deux ont été assassinés. Si c'est ainsi, notre avenir est l'Europe, une Europe fédéraliste, et cela pour des raisons historiques et non pas économiques. Admettant l'inéluctabilité que certains problèmes ne peuvent être réglés qu'à une échelle européenne, l'on peut se poser la question pourquoi nous ne participerions pas à une Europe de la coopération, qui s'étend bientôt de l'Algarve aux pays baltes, du Cap nord à Malte? Et si l'on répond à cette question par l'affirmative, il se pose une autre: Devons-nous attendre jusqu'à ce que cette Europe ait passé au principe fédéraliste de la subsidiarité ou devons-nous y participer dès à présent pour influencer ce processus sur la base de notre expérience historique? Cette participation ne devrait poser d'autant moins de problèmes que les deux méthodes de la pensée occidentale, déduction et induction, se sont, depuis l’entrée du Royaume Uni dans la Communauté, synthétisées dans un rationalisme pragmatique, apte à apprivoiser le sentimentalisme excessif d'origine hégelienne.

Malgré ce fait – et c'est le troisième facteur – l'idée de la réintégration de la Suisse dans la coopération européenne suscite des réticences. Cela est d'autant plus compréhensible que la Suisse s'est définie, depuis la fin de la deuxième Guerre mondiale, par rapport à ce qu'elle n'est pas. Omnis determinatio negatio est: la Suisse n'est pas communiste, n'est pas membre de la Communauté, pas instable, pas pauvre, ne participe pas à des conflits entre tiers et j'en passe. Nous avons toutefois négligé la richesse des éléments positifs de notre personnalité morale, civique et politique, héritage de notre histoire commune dans lequel nous pourrions puiser l'inspiration nécessaire à la détermination de notre avenir européen. Or dès le moment où toutes ces antithèses ont cessé d'être des moyens de notre auto-définition, le pays est tombé dans une certaine crise d'identité, qui l'empêchait d'aborder la nouvelle configuration européenne avec sérénité et confiance. Pourtant la célébration du 700ème anniversaire eût été l'occasion rêvée de faire le point de la situation, ce qui n'a réussi qu'à moitié. C’est la raison pour laquelle la Suisse a ensuite abordé le défi européen de manière désécurisée et craintive.

A quoi s'ajoute, et c'est le cinquième facteur, que l'Union Européenne ne nous facilite pas l'adhésion. Créée pour éliminer une fois pour toutes les tendances hégémoniques en Europe, son exigence, adressée aux pays tiers, candidats à l'adhésion ou non, de reprendre l'acquis communautaire, constitue clairement une approche hégémonique. Ces pays tiers n'ont dès lors que le choix entre discrimination ou satellisation. Par conséquent, nombre de Suisses arrivent à une conclusion simple, pour ne pas dire simpliste, à savoir: Si l'Union Européenne est hégémonique, nous ne pouvons y adhérer; si elle ne l'est pas, il n'y a pas de raison d'y adhérer.

Si la Suisse était une unité géographique, linguistique et culturelle, tout cela serait moins problématique. Mais pour un pays dont l'existence comme État dépend de sa volonté, la situation est déjà plus existentielle. Or l'Europe du libéralisme n'est rien de neuf. Il a déjà existé une fois, avant la Première Guerre Mondiale, où l'on vivait à Bâle tout en entretenant des manufactures en Alsace ou dans le pays de Bade, où l'on pouvait faire ses études à Bologne ou à Prague en étant assuré de la reconnaissance de son diplôme en Europe entière et où l'on pouvait s'établir au lieu de son choix pour exercer son métier. Le néfaste nationalisme avec ses angoisses à l'égard des pays limitrophes et tout ce qui est étranger n'a commencé qu'avec le malheureux conflit de 1914/18, qui a débuté à Sarajevo et qui vient de se terminer ces à Sarajevo.

N'aurions-nous rien appris de l'histoire? Or déjà Kant aurait dit: "Die Notwendigkeit des Entscheidens ist stärker als die Fähigkeit des Erkennens." C'est la raison pour laquelle nous avons tant de difficultés à savoir ce que nous voulons pouvoir et ce que nous pouvons vouloir. Ce n'est, en tout cas, pas la méthode bilatérale qui réglera nos problèmes européens, voie sans issue et de surplus colonisant. Car l'onne peut être candidat à l'adhésion et négocier des accords bilatéraux équilibrés. C'est une "contradictio in adjecto". Les chantages et les menaces vont continuer et s'intensifier, même si de telles pratiques sont de caractère hégémonique, inélégants et contreproductifs. Déjà les premiers accords bilatéraux étaient plus chers que l'Espace économique européen, mais le peuple ne l'a pas remarqué, car il a voté sur des textes qu'on a refusés de lui envoyer à la maison. Les deuxièmes accords bilatéraux seront probablement encore plus déséquilibrés que les premiers.

Il faut donc que le Conseil fédéral se décide. Ou bien il entame des négociations d'adhésion ou bien il retire "sa" demande d'adhésion. Tertium non datur. Contrairement à ce que prétend le Palais fédéral, cette demande ne nous crée que des difficultés et des ambiguïtés. Car d'une part, l'Union Européenne ne prend cette demande - à raison - pas au sérieux, d'autre part cette demande lui sert - à raison - de prétexte de nous prendre au mot et de nous mettre sous pression en vue de la reprise - comme futur membre - du droit communautaire sans possibilité de "decision shaping" ni "opting out". Une politique européenne, basée sur une telle ambiguïté, me semble manquer de crédibilité.  Si c'est ainsi, je concluerais avec le mot aussi cruel qu'encourageant du poète Hermann Hesse:

Wohlan denn, Herz, nimm Abschied und gesunde!(10)

Fais tes adieux, mon cœur, et guéris! Abandonne tes ambiguïtés. Fais tes adieux, comme Kadmos, le frère d'Europe, qui est parti pour retrouver sa sœur enlevée. Cela ne peut se faire que par la prise de conscience de ce qui est la "causa finalis" de notre continent, conditionnée qu'elle est par l'esthétique et l'éthique, le kalon kagaqon ainsi que par la liberté, le droit et par la force de l'amour. Voici les mythes de l'Europe qui définissent ses débuts et ses fins et qui peuvent nous libérer du traumatisme de la causalité. Sans liberté pas de vérité, sans vérité pas de paix (comme disait mon maître à penser Karl Jaspers ). C'est ce que les nationalistes n'ont pas réalisé, et ils n'ont pas compris que l'Europe était, en premier et en dernier ressort, une femme, femme dont ils se détournent, séduits par le pouvoir, au lieu de la considérer comme le point de départ d'un éternel retour, naissance et mort dans la synthèse du bonheur...
 


6. L’Institut universitaire de hautes Etudes internationales

C'est avec ces paroles que je prends congé de l'Institut, dans lequel j'ai formé des centaines de diplomates suisses et étrangers ainsi que tant d'étudiants qui m'ont fait la grâce de me remettre continuellement en question. Je sais gré au directeur sortant, l'anc. Conseiller national Peter Tschopp, d'avoir toujours soutenu mon activité d'enseignement, sans mettre en cause ma liberté de parole et de méthodologie. Je souhaite à l'Institut de dépasser les formalités administratives de la fiction du "new public management" pour redevenir la base scientifique de l'activité diplomatique genevoise, pour redevenir l'Ecole diplomatique de notre pays, la fierté de la Ville de Calvin, un centre d'excellence sur le plan mondial dans le domaine des relations internationales. Si tel est l'objectif, la médiocrité et la dispersion n'ont pas leur place. Créons une grande Faculté autonome des relations internationales, qui rassemblerait sous un seul toit les activités de recherche et d'enseignement des multiples instituts et centres internationaux qui fonctionnent à Genève et qui sont la preuve de la vitalité intellectuelle et diplomatique de cette ville. Leur dispersion est le symptôme d'une certaine difficulté momentanée de synthétiser l'effort commun. Rassemblons l'intelligence et d'expérience diplomatiques se trouvant à Genève en vue d'investir ce capital unique en faveur de la liberté, de la vérité par conséquent de la paix dans le monde. Voici les vœux que j'adresse à l'Institut que je remercie d'avoir été, pendant tant d'années et de manière si enrichissante mon domicile intellectuel.
 

NOTES

(1)   Jacob Burckhardt: Weltgeschichtliche Betrachtungen, 2,3, hrs. von Albert Oeri und Emil Dürr im Bd.VII der "Jacob Burckhardt-Gesamtausgabe", Basel 1929, S.45; voir aussi: Marc Bloch: Apologie pour l'histoire ou métier d'historien (chapitre 4: L'idole des origines), 6e édition, Paris 1967, pp.5-9.
(2)   Société française de philosophie: Vocabulaire technique et critique de la philosophie, publié par André Lalande, 8ème édition, Paris 1960, p.47, commentaire de Charles Werner au sujet de la notion "amour".
(3)   Société française de philosophie: Vocabulaire technique et critique de la philosophie, publié par André Lalande, 8ème édition, Paris 1960, p.47, commentaire de Maurice Blondel au sujet de la notion "amour".
(4)   Voltaire: Pensées sur le gouvernement VII, Œuvres, Beuchot, XXXIX, p. 425
(5)   cf. Franz Blankart: Wettstein und Europa, Rede, gehalten an der Feier zum 400-jährigen Geburtstag des Basler Bürgermeisters Johann Rudolf Wettstein, Riehen, am 27. Oktober 1994
(6)   cf. Paul Widmer: Charles Pictet de Rochemont und die Grossmächte, Erinnerung an einen grossen Diplomaten, in: NZZ, Nr. 54 vom 4./5. März 2000, S. 84
(7)   Edgar Bonjour: Geschichte der schweizerischen Neutralität - Drei Jahrhunderte eidgenössischer Aussenpolitik, l. Aufl., Basel 1946, S. 142
(8)   Jacques Bénigne Bossuet: Traité du Libre-Arbitre, chap. II
(9)   Denis de Rougemont: La Suisse ou l'histoire d'un peuple heureux, Paris, 1965, p. 268.
(10)  Hermann Hesse: Stufen; in: Das Lied des Lebens - Die schönsten Gedichte von Hermann Hesse, 2. Aufl., Frankfurt a. Main 1986, S.197

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Note de l'éditeur   voir aussi:
Quo Vadis Europa Helvetica? (www.solami.com/europa.htm), 700 Jahrfeier der Schweizerischen Eidgenossenschaft, Nationalratspräsident Bremi auf dem Rütli 1.8.1991 (www.solami.com/700.htm),Confoederatio Europae (www.solami.com/a2.htm),  On the Ideal Nation (www.solami.com/nations.htm), Armament, Sovereignty & Laws - Contributions on War & Peace, Weapons of Mass Destruction, etc. (www.solami.com/NPT.htm), et L'AIDE HUMANITAIRE, SERT-ELLE A DEFENDRE LES PEUPLES?, par  Sadruddin Aga Khan (www.solami.com/Sorbonne.htm)
 

Note sur l’auteur *)

Né le 27 novembre 1936, Franz Blankart obtient sa maturité à Bâle à 20 ans. Il poursuit ensuite des études à Bâle, Berne, Exeter et Paris (Sorbonne) qui déboucheront, en 1964, sur une thèse de doctorat en logique. Il a étudié la philosophie avec Karl Jaspers, notamment.
En 1965, il entre en diplomatie. De 1967 à 1970, il est le secrétaire personnel des conseillers fédéraux Willy Spühler et Pierre Graber. Ensuite, et jusqu'en 1973, il est (premier) secrétaire de la mission suisse auprès des CE à Bruxelles. Il revient ensuite au pays comme chef du Bureau de l'intégration DFAE/DFEP (responsable des relations et négociations Suisse-CEE/CECA/EURATOM/AELE/COST) jusqu'en 1980. De 1980 à 1984, il est ambassadeur plénipotentiaire à Genève, en charge de l'AELE, du GATT, de la CNUCED, de la CEE/ONU et des accords de produits de base. De 1986 à 1998, il est secrétaire d'Etat et directeur de l'Office fédéral des affaires économiques extérieures et de 1987 à 1993, directeur de l'équipe de négociation de l'Uruguay-Round au GATT. Entre 1990 et 1992, il est le négociateur suisse en chef pour les négociations AELE/CE sur l'accord sur l'Espace économique européen (EEE).
Il débute son enseignement à l'Institut universitaire d’études européennes en 1974 et est passé ensuite à l’Institut universitaire de hautes études internationales où il devient professeur associé jusqu'en 2002. En 1999, il entre à la banque privée Mirabaud & Cie à Genève comme associé commanditaire.
 

PREFACE

Mesdames et Messieurs,

    Laissez-moi vous saluer tous, vous qui êtes venus si nombreux à l’ouverture de l’Année académique 2002/2003 de notre Institut universitaire de hautes études internationales de Genève. Ma bienvenue vient au nom de l’ensemble du Conseil de fondation de l’Institut et notamment de sa Présidente Madame Martine Brunschwig Graf, qui a dû accepter – et cela est bien ainsi! – d’être à Paris avec une Délégation du Conseil fédéral pour l’examen du système scolaire suisse par l’OCDE. Et cette bienvenue cordiale vient de la part d’un Conseil de fondation, qui – malgré peut-être les apparences et ce qu’en dit la presse locale – se sent responsable – très responsable – et très lié à l’Institut, en particulier en cette période de recherche de la meilleure personnalité pour diriger l’Institut, car – comme vous le savez – le professeur Peter Tschopp a laissé la direction le 30 septembre dernier; nous lui renouvelons nos remerciements pour son engagement. Ma bienvenue va aux étudiants, au corps professoral et aux personnes engagées dans la gestion académique et administrative de l’Institut, sans oublier la très précieuse Bibliothèque. Je salue aussi les amis de l’Institut et parmi eux les diplomates accrédités à Genève, les membres d’organisations internationales, ainsi que les fidèles anciens de l’Institut.
    Laissez-moi saluer aussi le professeur Jean-Michel Jacquet, nommé par les chefs de sections Président a.i. du Comité exécutif, qui – en tant que primus inter pares – va avoir la responsabilité académique de HEI dans l’interim, c’est-à-dire jusqu’à l’entrée en fonction de la personne désignée à la Direction de l’Institut. Je voudrais aussi vous présenter le nouveau secrétaire général de l’Institut, M. Simon Wermelinger, qui a pris ses fonctions le 16 septembre. Je rappelle aussi que M. Marc Porchet a assuré depuis des mois la responsabilité financière de l’Institut. Nous souhaitons à ces collègues beaucoup de succès dans leurs fonctions – temporaire l’une et permanente les autres.

    Responsibility is – I believe, ladies & gentlemen, dear friends – the key word to recall for everybody at the Institute the occasion of the beginning of the academic year: responsibility of students in relation to their families, to their possible sponsors, to their student colleagues and professors, responsibility of professors in relation to their students, to their colleagues and to their Institute-authorities. But indeed also responsibility of the Foundation Board in relation to professors and students and also in relation to the Res publica.
    We are a team, which has to sense its responsibility in relation to all those that are giving their confidence to the Institute, a responsibility that is much wider than to Geneva, that addresses itself from Geneva to the rest of the Swiss and international community, for which we have to continue to fully realize the mission of the Institute. The Graduate Institute of International Studies is indeed an independent Foundation, but has – as you know – an intensive and constructive relation with the University of Geneva, with the ambition to remain a «centre d’excellence» for the study of international relations. An original Graduate Center with a multi-disciplinary approach – international history and politics, political science, international economics, international law – with a bilingual French/English teaching and three rigorous degrees: licence, DEA (études approfondies) and PhD, always in international relations, with the specialization in the Institute disciplines and the possible mention “European Studies”.
    A Buddhist saying tells us “Be always consistent with your responsibility; the consciousness of your responsibilities brings to the best results!” Let us not forget it! And in this context it is appropriate to recall the book of Jean-Claude Frachebourg and Norman Scott on the history of our Institute, that shows the sense of responsibility of HEI protagonists in the past. Let me just mention the personalities of William Rappard and Jacques Freymond, as well as the one of Wilhelm Roepke, to whom Webster University and HEI have devoted earlier in the year a colloquium with an impressive concluding lecture by Professor Franz Blankart.

Chers Amis,

    Montesquieu a dit «le présent du passé c’est la mémoire, le présent du présent c’est l’action, le présent du futur c’est l’imagination!». La mémoire des 75 ans de l’Institut a été rappelée et – à juste titre – célébrée du 3 au 16 juin écoulés, de la façon la plus brillante et avec beaucoup de succès. Gratitude en revient à tous ceux de l'Institut et de l’Association des anciens, qui y ont œuvré. La présence de l’ancien étudiant Kofi Annan, qui avait reçu le matin même le doctorat honoris causa de l’Université, et de deux Conseillers fédéraux, du Gouverneur de la Banque nationale suisse, d’un chef d’Etat et d’autres personnalités engagées dans les tables rondes, ont donné aux festivités un éclat particulier. Je vous avoue qu’en participant à ces journées, j’étais fier – comme certainement beaucoup d’entre vous – d’avoir pu partager quelques pas de cette histoire avec des personnalités tout à fait exceptionnelles du corps enseignant qui ont marqué les étudiants de l’époque (pour moi c’était le début des années soixante).
La mémoire récente peut nous amener à rappeler quelques chiffres: pendant l’année académique 2001/2002 nous avons eu 668 étudiantes et étudiants – dont 294 inscrits en licence, 243 en DEA et 91 en doctorat. Nous pouvons féliciter les plus de 20 nouveaux docteurs de l’Institut de l’année académique écoulée, ainsi que tous ceux qui ont obtenu l’un ou l’autre des diplômes. C’est ici aussi le moment d’exprimer la gratitude de l’Institut à la Confédération et à la République pour avoir assuré le financement de notre maison!
    Le présent du présent c’est l’action. Oui c’est vous, Mesdames et Messieurs les professeurs, vous Mesdames et Messieurs les étudiantes et étudiants. Vous n’avez pas de locaux nouveaux, ni un emplacement nouveau pour votre bibliothèque, mais nous pouvons cependant nous réjouir que les plans pour la construction de la Maison de la Paix, qui abritera nombre de services de HEI, sont enfin (!) sur la bonne voie et qu’un achèvement de la construction a l’avenue de France se profile pour la fin de l’année 2006. Parmi les nouveautés laissez-moi mentionner le Centre universitaire de droit international humanitaire (CUDIH), qui sera inauguré le 25 novembre prochain dans cette même salle. Je salue chaleureusement la réalisation de ce Centre pour candidats au DEA – il y a déjà beaucoup d’inscrits! – dans une entreprise commune de l’Université et de l’Institut, et je me réjouis que la proposition que j’avais avancée comme Président du CICR il y a plus de cinq ans, ait enfin reçu une suite concrète [nicht nur Berner Mühlen mahlen also langsam!]
    Dans l’année académique qui s’ouvre, plusieurs professeurs invités renforceront les rangs dans les sections; ils contribueront à maintenir l’Institut comme centre de réflexion, de rencontres et d’échanges. Sachez aussi que MM. Andrew Clapham et Marcelo Kohen ont été promus au rang de professeurs; le professeur Richard Blackhurst a pris sa retraite. Nous les félicitons et les remercions tous.
Le présent du futur c’est l’imagination. Nous avons la chance aujourd’hui d’avoir comme orateur invité pour la leçon d’ouverture une personnalité exceptionnelle, dont une des qualités est justement l’imagination. Le professeur Franz Blankart, qui vient aussi de prendre sa retraite. Bâlois avec des attaches aussi lucernoises, ancien ministre plénipotentiaire, ancien ambassadeur, ancien secrétaire d’Etat aux affaires économiques extérieures, il nous entretiendra sur le sujet Europa helvetica. La caractéristique de notre orateur, qu’il ne faut plus présenter dans un cercle comme le vôtre, c’est qu’il réunit les qualités de philosophe, de diplomate de la vieille école, d’officier supérieur d’état major, de spécialiste de ballet classique, de négociateur commercial sur le plan bilatéral et multilatéral, de fin juriste, d’historien (il est entre autres président du Kuratorium Karl Jakob Burckhardt) et de puriste littéraire, non seulement dans sa langue maternelle.
    Après avoir commencé son activité professionnelle dans une banque privée à Bâle, et avoir franchi toutes les étapes d’une brillante carrière diplomatique et de diplomatie économique – avec un accent particulier sur l’intégration européenne (à Bruxelles, Berne et Genève et encore Berne), il achève son iter professionnel à nouveau dans une banque privée, cette fois-ci à Genève. Franz Blankart a toujours tenu à faire participer (et profiter) nombre d’étudiants de l’Institut d’études européennes à Genève et de HEI depuis 1984, à ses expériences de diplomatie économique, tâche qu’il vient de terminer, ayant atteint la bien sévère limite d’âge académique. Le Conseil de fondation le remercie pour tout ce qu’il a donné à l’Institut en ces années!
    En lui passant la parole, je voudrais vous dire, chers professeurs et chers étudiants, que la sentence d’Horace Dimidium facti qui coepit habet «bien commencer est déjà la moitié de l’œuvre» s’applique pleinement à la prochaine demi-heure que nous allons passer ensemble!
    Franz, tu as la parole!

Cornelio Sommaruga
au nom du Conseil de Fondation