L'AGEFI  7  JUIN 2005

«JAMAIS EN VINGT ANS LE CONGRES NE S'ETAIT MONTRE AUSSI HOSTILE A L'OUVERTURE DES FRONTIERES AMERICAINES.»
Les projets libre-échangistes de Bush se heurtent à une farouche résistance
Bush, devant l’âpre résistance, cherche a conclure des traités bilatéraux avec de petits Etats.
La Suisse s’intéresse – mais n’en a-t-elle pas déjà un depuis 1850?

Richard Anderegg à Washington

    Un marché libre englobant les Amériques, nord et sud, de l’Alaska à la Terre de feu, c’est un vieux rêve que poursuit aujourd’hui le gouvernement républicain de George Bush. C’est aussi, en politique intérieure des Etats-Unis, un sujet chaud avec des braises qui ne demandent qu’un souffle pour partir en flammes: Sociétés ultranationalistes, comme la John Birch Society, des groupes comme la Public Citizens’ Global Trade Watch, qui avait saboté la réunion de Seattle en 1999 de l’OMC, des syndicats et des membres du Congrès qui représentent les industries que met en danger la concurrence du tiers-monde, une foule bigarrée qui est autant démocrate que républicaine et qui se coagule lorsqu’il s’agit de légiférer à ce sujet.

La valse des sigles d’avenir: NAFTA, CAFTA, FTAA

    Pourtant, l’ouverture du marché progresse lentement. Nafta, le marché d’Amérique du nord – Canada, Etats-Unis, Mexique – voyait le jour en 1994. Et maintenant, le gouvernement aimerait conclure Cafta, le traité d’Amérique centrale, avec les Etats de l’isthme et des Caraïbes, sauf évidemment Cuba. Il espérait le présenter au Congrès au début de l’année, mais l’humeur du Congrès et une vigoureuse campagne «online», Stop CAFTA, qui envahit l’internet, ont amené un arrêt des horaires prévus, L’effort continue, cependant. Le nouveau ministre de l’agriculture, Mike Johanns, se rendait ce printemps en Dakota du nord pour calmer les craintes des producteurs de sucre et affirmer, contre toute vraisemblance, que le sucre d’Amérique centrale ne serait pas un danger dans une zone de libre échange.

    Un lobbyiste remarquait qu’il n’avait pas vu au Congrès, en vingt ans, une humeur sous-jacente si opposée à une ouverture des frontières américaines que celle qui prévaut parmi les représentants d’Etats où l’agriculture, l’habillement, l’industrie électrique et la production d’objets de ménage sont importantes. Cette opposition est exacerbée par l’invasion de produits chinois. Elle prend aussi une ampleur particulière parce qu’après Cafta, le gouvernement va s’attaquer à l’acronyme suivant: FTAA, la Free Trade Area of the Americas, celle qui va du détroit de Bering an cap Horn, absorbant les zones de libre échange existant déjà en Amérique latine.

    Ce programme de «coopération hémisphérique»  figure au procès-verbal des sommets des Amériques, de comités de négociations commerciales et de rencontres de chefs d’Etats américains de toutes les couleurs depuis bientôt un quart de siècle. La déclaration, avec variations, est toujours la même. En voici un exemple: «Reconnaissant les grosses différences tant au niveau du développement que dans le volume des économies … les ministres responsables … réaffirment leur engagement de créer les possibilités pour atteindre un partenariat avec participation pleine et entière des économies plus restreintes et d’améliorer leur niveau de développement…» La différence, aujourd’hui, c’est que le gouvernement Bush a pris ces déclarations au sérieux.

Bon, mauvais? Cela dépend d’où on observe l’animal

    La base du débat, c’est la performance de la zone Canada-USA- Mexique, Nafta, la seule en existence depuis 1994. Et là, cela dépend du point de départ des commentateurs. L’administration Clinton, qui avait fait un immense effort pour l’obtenir, ne voyait que des avantages. Pour elle, le sauvetage du Mexique en 1994 et la résistance à la crise économique asiatique n’avaient été possible que grâce aux coudées franches que fournissait cet accord. Les exportations américaines en direction de ses deux voisins avaient, disait-elle, augmenté de 70%, augmentation qui était le double de la croissance du reste des exportations mondiales des Etats-Unis. Le gouvernement Bush continue ces louanges: Les conditions de travail au Mexique s’améliorent, lentement, d’accord, mais sans la zone de libre-échange, il n’y aurait pas de progrès. La collaboration entre les organes de sécurité s’est améliorée. L’augmentation de l’activité a procuré près de 3 millions d’emplois aux Etats-Unis. La perte d’emplois n’est d’abord, et en bonne partie, pas due à la Nafta, mais à des fluctuations mondiales, et on n’a pas de statistiques fiables sur le nombre de travailleurs qui ont retrouvé un autre travail ailleurs.

    Mais les adversaires font valoir que les Etats-Unis ont perdu des centaines de milliers d’emplois et que le travail de remplacement que certains ont trouvé paie moins. Ils disent que l’émigration d’industries au Mexique a fait diminuer les salaires aux Etats-Unis, sans pour autant améliorer les salaires ou les conditions de travail au Mexique. En fait, ils accusent les employeurs et entrepreneurs américains d’avoir utilisé l’ouverture sur le Mexique pour profiter de la production bon marché au-delà de la frontière. C’est une situation peu claire dans laquelle bien des observateurs ont de forts doutes que Bush investisse le capital politique requis pour essayer de conclure le pacte global du commerce de l’OMC en 2006 – et l’enthousiasme ne semble pas régner du côté européen non plus.

La Suisse intéressée par ce qu’elle a déjà.

    L’effort pour faire dérailler tout essai du gouvernement d’ajouter Cafta à Nafta n’est pas encore très clair. Il y a l’industrie de l’habillement, les producteurs agricoles, surtout de sucre, et quelques syndicats. Entretemps, le gouvernement Bush essaie de tourner l’ennemi en cherchant à conclure des traités bilatéraux avec de petits Etats.

    Cela pourrait intéresser la Suisse qui pense à une zone de libre échange avec les Etats-Unis. Mais là se pose une question: La Suisse a, depuis 1850, un accord de nation la plus favorisée avec les Etats-Unis, le premier accord du jeune Etat fédéral, la «Friendship, Reciprocal Establishment, Commerce and Extradition Convention» avec les Etats-Unis, que tout le monde semble avoir oubliée. Il semblerait qu’on redemande, l’air soumis, des avantages qu’on a déjà. Des questions au ministre et chef de l’économie de l’ambassade de Washington, Giulio Haas, se heurtent à un refus poli: Il parlera à la presse lorsque le Conseil fédéral aura pris sa décision.

[r.anderegg@agefi.com]



LE TEMPS    30 juillet 2005

«Les Etats-Unis ne sont pas sûrs de l'intérêt d'un tel accord, et je crois que la Suisse non plus»
Les Etats-Unis doutent d'un accord de libre-échange avec la Suisse
Bilatérales Les deux pays avaient même imaginé qu'un accord était possible d'ici à juin 2007.
Joseph Deiss avait annoncé l'ouverture des discussions exploratoires cet automne
par  Ram Etwareea

    Coup de froid ' sur le projet d'accord de libre-échange entre les États-Unis et la Suisse. Lors d'une conférence de presse donnée hier à Genève, le représentant américain pour le Commerce, Robert Portmann, a déclaré que «les Etats-Unis ne sont pas sûrs de l'intérêt d'un tel accord et je crois que les responsables suisses n'en sont pas sûrs non plus».
    «Nous sommes intéressés par un accord avec les Etats-Unis, a réagi Manuel Sagar, porte-parole du Département fédéral de l'économie. Nous sommes favorables à une libéralisation des échanges
entre les deux pays.» Le conseiller fédéral Joseph Deiss et Robert Portman s'étaient entendus pour lancer des discussions exploratoires à ce sujet [www.solami.com/europa.htm].
    Selon le porte-parole, la déclaration que vient de faire le diplomate américain à Genève montre que plusieurs questions ne seront pas faciles à résoudre du côté des Etats-Unis.
    Toujours est-il que la Suisse mise pleinement sur un tel accord. Il y a exactement une semaine, le conseiller fédéral Joseph Deiss est rentré très enthousiaste de Washington. Il avait même annoncé que des discussions d'experts commenceront dès cet automne.
    Les Américains avaient même laissé entendre que la signature d'un accord de libre-échange avec les pays d'Amérique centrale et des Caraïbes (Cafta) ouvrirait la porte à des négociations avec la Suisse. Il y a deux jours, ce projet a été adopté. L'optimisme était donc de mise. Les deux pays avaient même imaginé qu'un accord était possible d'ici à juin 2007. Robert Portman, descendant de Soleurois, a tenu à souligner que les relations commerciales entre la Suisse et les Etats-Unis restent excellentes. Les investissements suisses donnent du travail à un demi-million d'Américains.
    «Les échanges de produits industriels entre les deux pays s'élèvent à 20 milliards de dollars et de services à 16 milliards», a-t-il ajouté. Il a ensuite rappelé que des discussions préalables sont nécessaires avec le Congrès et le secteur privé américain avant de commencer toute négociation de libre-échange avec la Suisse.