Res in usu omnium
en droit musulman et arabe

Question du feu (le pétrole)
 
 
 
 

par
 
 
 
 
 
 

Sami ALDEEB*
 
 
 
 
 
 

aldeeb@bluewin.ch
http://www.sami-aldeeb.com

1996

[url:  http://www.sami-aldeeb.com/articles/view.php?id=140
et  www.solami.com/aldeeb1996.htm
authorised English translation: www.solami.com/aldeeb08.htm]








* Chrétien d'origine palestinienne. Docteur en droit. Responsable du droit arabe et musulman à l'Institut suisse de droit comparé, Lausanne. Sami Aldeeb est l'auteur d'une centaine d'articles sur le Proche-Orient et le droit musulman, et de plusieurs ouvrages dont:
- Les non-musulmans en pays d'Islam, cas de l'Égypte, Fribourg 1979, 420 pages.
- Discriminations contre les non-juifs tant chrétiens que Musulmans en Israël, Lausanne 1992, 36 pages.
- Mutiler au nom de Yahvé ou d'Allah, St-Sulpice/Suisse 1994, 60 pages.
- Les Musulmans face aux droits de l'homme, Verlag Dr. Dieter Winkler, P.O.Box 102665, D- 44726 Bochum (Allemagne) 1994, 610 pages (en français).

(Les trois premiers ouvrages peuvent être commandés auprès de l'auteur: Sami Aldeeb, Ochettaz 17, 1025 St-Sulpice, Suisse. Le dernier ouvrage peut être commandé directement auprès de l'éditeur en Allemagne).
 
 
 
 
 
 

Introduction 2

I. Le res in usu omnium en droit musulman 2

1. L'herbe des pâturages
2. L'eau
3. La chasse et la pêche
4. La terre
5. Le trésor
6. Les minéraux

II. Le res in usu omnium en droit arabe 7

1. L'eau, l'herbe des pâturages et le feu 8
2. La chasse et la pêche
3. Les terres et les biens immobiliers sans maître
4. Le trésor, les objets trouvés et les antiquités 9
5. Les minéraux

III. Débat autour du concept du feu

1. Interprétation classique du partenariat du feu 10
2. Interprétation extensive du partenariat du feu
3. Du partenariat à la mendicité
4. Perspectives d'avenir

Annexe: ‘Abd-Allah Al-‘Alayli:

Les richesses du pétrole n'appartiennent pas aux gens du pétrole 19
 
 
 
 
 

Introduction

Après une présentation rapide des normes régissant les biens qualifiés de res in usu omnium en droit musulman et arabe, cette étude s'attardera sur le feu, ou plus précisément le pétrole en tant que source de feu et d'énergie. Elle est divisée en trois parties:

I. Le res in usu omnium en droit musulman
II. Le res in usu omnium en droit arabe
III. Débat autour du concept du feu (le pétrole)

Elle se termine par la traduction intégrale d'un texte d'‘Abd-Allah Al-‘Alayli: "Les richesses du pétrole n'appartiennent pas aux gens du pétrole".

Commençons par préciser deux notions: le droit musulman et le droit arabe.

On entend par Droit musulman un ensemble disparate d'institutions et de concepts juridiques accumulés depuis le 7ème siècle jusqu'à nos jours, basés sur deux sources principales:

- Le Coran: Selon les musulmans, c'est un livre révélé par Dieu à Mahomet, et non pas l'oeuvre de Mahomet.
- Les récits de Mahomet: Ces récits sont réunis dans plusieurs recueils dont l'authenticité est souvent mise en doute. Ils servent à interpréter ou à compléter les normes coraniques.

On entend par Droit arabe le droit en vigueur dans les pays arabes. Différent d'un pays à l'autre, il est formé d'emprunts du droit occidental, notamment du droit français, et du droit musulman, ce dernier se cantonnant généralement au droit de famille et des successions, et dans certains pays au droit pénal. Dans cette étude, nous nous limitons au cas de l'Égypte.
 

I. Le res in usu omnium en droit musulman

On trouve dans le Coran certains versets qui sont cités par les légistes musulmans classiques en traitant des biens en commun.
C'est lui qui a créé pour vous tout ce qui est sur la terre (2:29).
O vous, les hommes! Mangez ce qui est licite et bon sur (fi = dans) la terre (2:168).
O vous qui croyez! Mangez de ces bonnes choses que nous vous avons accordées; remerciez Dieu, si c'est lui que vous adorez (2:172).
Nous vous avons établis sur la terre; nous vous y avons donné des moyens de vivre (7:10).
C'est lui qui a fait pour vous la terre très soumise. Parcourez donc ses grandes étendues; mangez de ce que Dieu vous accorde pour votre subsistance (67:15).

D'autre part, ces légistes citent Mahomet qui aurait dit: "Les gens sont partenaires (shuraka’) en trois objets: l'eau, l'herbe des pâturages (kala’) et le feu". Selon un autre récit, on aurait demandé à Mahomet: "Quels sont les objets qu'on ne saurait interdire à autrui?" Il répondit: "Le sel et l'eau". Selon d'autres sources, il aurait répondu: "Le sel et le feu".

A partir de ces versets et de ces récits, les juristes musulmans classiques ont construit différentes théories relatives au res in usu omnium. Ces juristes appartiennent à différentes écoles juridiques. La plus importante en nombre d'adeptes est l'école hanafite. L'enseignement de cette école fut compilé par le code dit Magallat al-ahkam al-‘adliyyah, élaboré entre 1869 et 1876 par l'empire ottoman. Il s'agit d'une sorte de Code civil. Nous insisterons ici sur les normes de ce code.

Le livre dix de la Magallah ottomane est consacré aux sociétés. Le titre IV de ce livre traite de "la communauté qui existe entre tous les hommes pour la jouissance des choses hors du commerce". Ce titre commence par l'article 1234 qui dit: "L'eau, les herbes et le feu sont disponibles à tous (mubah). Les gens sont partenaires dans ces trois objets". Il s'agit du fameux récit de Mahomet cité plus haut.

A partir de ce récit, la Magallah établit un certain nombre de normes qui règlent la propriété et la jouissance de plusieurs biens "mubah", disponibles à tous, qu'on peut traduire par les biens hors du commerce et dont "tout le monde peut jouir à condition de ne pas nuire à autrui (art. 1254); "nul ne peut empêcher une autre personne d'occuper et de s'approprier" ces biens (art. 1255). Ces biens deviennent la propriété exclusive de celui qui y met la main (art. 1249) en ayant l'intention de les occuper (art. 1250).

Les biens dont il est question sont les suivants: le feu, l'eau, l'herbe des pâturages, la chasse et la pêche, la terre. Il faut y ajouter le trésor et les minéraux. Nous verrons ici brièvement les normes les régissant en laissant de côté la question du feu traitée dans la partie III.
 

1. L'herbe des pâturages

La Magallah consacre les articles 1241-1246, 1252-1253 et 1256-1260 à l'herbe des pâturages en y ajoutant les arbres.

Les herbes qui poussent naturellement, sans qu'ils soient arrosées, sur des terres sans maître ou sur le terrain d'une personne sans le fait de cette dernière sont considérées comme hors du commerce (art. 1241). Entrent dans cette catégorie les champignons (art. 1242). Sont aussi hors commerce les arbres (et leurs fruits) qui poussent naturellement sur les montages sans maîtres (art. 1243 et 1259) mais non pas les arbres qui poussent naturellement sur un terrain privé (art. 1244). Ces biens hors commerce sont occupés en les recueillant ou en les coupant et les liant (art. 1252-1253). Toute personne peut y faire paître ses animaux et s'en approprier telle quantité qu'elle voudra (art. 1256). Toutefois, si l'herbe pousse dans un terrain privé, le propriétaire peut empêcher toute autre personne de pénétrer sur son terrain (1257).
 

2. L'eau

Le partenariat sur l'eau est basé sur le fait que l'eau est la création de Dieu. Le Coran dit: "Avez-vous considéré l'eau que vous buvez? Est-ce vous qui l'avez fait descendre des nuages? Ou bien sommes-nous ceux qui la faisons descendre?" (56:68-70). A propos de l'abreuvement, le Coran dit: "Annonce-leur que l'eau doit être partagée entre eux et qu'il appartient à chacun de boire à son tour" (54:28). La Magallah y consacre les articles 1235-1240, 1248-1251 et 1262-1269.

Les eaux qui coulent sous le sol ne sont la propriété de personne (art. 1235). On peut donc creuser un puits dans la nappe phréatique dans son terrain même si cela réduit la quantité de l'eau du voisin. Les puits qui ne sont pas creusés par une personne (art. 1235), les mers, les grands lacs (art. 1237) et les fleuves du domaine public (art. 1238) sont hors du commerce. Si quelqu'un en puise de l'eau, cette eau devient sa propriété (art. 1249). L'alluvion qui est déposée par un fleuve sur le terrain d'une personne devient la propriété de celle-ci (art. 1240). "Toute personne a droit de jouissance sur les mers et les grands lacs, comme elle a le droit de jouir de l'air et de la lumière" (art. 1264). "Chacun peut faire servir l'eau des fleuves publics pour l'irrigation de ses terres; et chacun peut dans ce but, comme dans celui de construire un moulin, faire des canaux et des rigoles, à condition seulement de ne pas nuire aux tiers. Ainsi, on doit interdire les travaux qui causent une inondation, qui épuisent complètement l'eau d'un fleuve, ou qui empêchent les barques de flotter" (art. 1265). Toute personne peut boire, faire abreuver ses troupeaux des cours d'eau non publics, y puiser de l'eau avec une cruche ou un tonneau et la porter à sa maison ou à son jardin, mais il ne peut en irriguer ses terrains (art. 1267). S'il s'agit d'un puits, d'un bassin ou d'un ruisseau privé, son propriétaire ne peut empêcher autrui à en boire s'il n'existe pas d'autre eau dans les environs (art. 1268).
 

3. La chasse et la pêche

La Magallah consacre les articles 1292-1306 à la chasse et la pêche. Le gibier "est tout animal sauvage qui fuit l'homme" (art. 1293). En sont exclus les animaux domestiques et les animaux sauvages apprivoisés (art. 1294). Il appartient à celui qui s'en est emparé. Pour ce faire, il faut le mettre hors d'état de fuir. Mais celui qui a blessé légèrement un gibier qui est encore capable de fuir n'en devient pas le propriétaire, et toute autre personne peut chasser ce gibier et s'en rendre maître (art. 1297). L'intention joue un rôle: "Le gibier qui est pris dans le piège ou les filets préparés par une personne devient la propriété de celle-ci. Mais si le gibier est pris dans un filet qu'on a étendu pour faire sécher il ne devient la propriété de personne" (art. 1303).
 

4. La terre

La Magallah règle la question des terres. Elle distingue à cet effet entre différentes sortes de terres:
- Les terres propriété privée.
- Les terres affectées comme pâturage ou comme forêts d'affouage à une commune ou un village. Ces terres sont au service du public (art. 1271).
- Les terres mortes qui sont éloignées de l'extrême limite des endroits habités, c'est à dire "qui sont éloignés à une distance telle de ces endroits qu'on ne puisse entendre le cri d'un homme ayant une voix éclatante" (art. 1270). Ces terres deviennent la propriété de celui qui les défrichent avec l'autorisation du Souverain (art. 1272).
 

5. Le trésor

Selon un récit de Mahomet, il est dû sur le "rikaz" un cinquième à l'État. A partir de ce récit, les légistes musulmans se sont attelé à comprendre le sens du terme "rikaz".

Étymologiquement, ce terme indique tout ce qui est enfoui. Selon certains légistes, le récit porterait sur l'or et l'argent, frappé ou non, qui est enfoui par le fait de l'homme. Pour d'autres, il porterait sur tout objet enfoui par le fait de l'homme ou de Dieu. Il concernerait aussi bien les métaux liquides ou solides que les marbres et autres objets de valeur. Mais ce qui nous intéresse ici est le trésor (kanz) enfoui par le fait de l'homme.

Les légistes musulmans ont distingué entre le trésor qui était enfoui avant la venue de l'Islam (al-gahiliyyah) et qui était enfoui après l'islam. D'autres distinguent entre le trésor enfoui par les mécréants et celui enfoui par les musulmans. Celui qui trouve le trésor de la première catégorie en devient le propriétaire mais doit payer un cinquième de sa valeur à l'État. S'il s'agit de la deuxième catégorie, il ne doit rien verser à l'État.
 

6. Les minéraux

Les légistes musulmans se sont posés la question de savoir à qui appartiennent des minéraux. Trois conceptions sont à distinguer ici:
a) Les minéraux appartiennent au propriétaire du terrain où ils se trouvent. Ils font partie de la terre. La Magallah dit: "La propriété d'un terrain emporte la propriété du dessus et du dessous. Ainsi le propriétaire d'un terrain peut y élever des constructions à la hauteur qu'il désire ou creuser le terrain pour en faire une cave ou un puits aussi profond qu'il le juge convenable" (art. 1194).
Cette opinion a été défendue par la majorité des légistes musulmans. Certains cependant en excluent les minéraux liquides tels que le pétrole, lequel serait réglé conformément au concept du partenariat comme l'eau, le pâturage et le feu.
b) Les minéraux sont des objets à la disposition de tous (mubah). Cela signifie que chacun peut s'en servir. Personne ne peut donc y prétendre un droit de propriété exclusive. Ces légistes citent à cet effet les versets du Coran mentionnés au début de cette étude ainsi que le fameux récit de Mahomet sur le partenariat. L'acquisition de ces biens se fait selon le principe du premier venu premier servi dans la mesure de ses besoins, besoins sur l'étendue desquels les légistes n'ont pas pu s'entendre: besoins journaliers, hebdomadaires, annuels ou pour toute la vie. Si deux arrivent aux minéraux en même temps, on procède au tirage au sort, et selon d'autres, on donnera la priorité à celui qui en a le plus besoin.
c) Les minéraux sont propriété de l'Imam. Selon ce courant, les minéraux appartiennent à l'Imam, et à travers lui, à l'État ou à la nation. Cette conception est défendue par des légistes malikites et imamites.

Selon les malikites, les minéraux ne suivent pas la terre. L'Imam est libre de les exploiter lui-même par ses ouvriers ou d'en remettre l'exploitation à des privés sans leur transférer la propriété de ces minéraux. Les privés ont seulement un droit d'usufruit sur ces minéraux. Leur argument de base est que les minéraux attirent les méchants; si l'Imam ne s'en charge pas, ils donnent lieu à des subversions et à des désordres.

Les légistes imamites invoquent le verset suivant: "Ils t'interrogent au sujet du butin. Dis: "Le butin (anfal) appartient à Dieu et son prophète" (8:1). Le terme anfal selon eux a un sens particulier: tout ce sur quoi les chevaux (des conquérants) ne sont pas passés. Cela comprend donc les minéraux qui se trouvent dans la terre.

Deux auteurs musulmans modernes écrivent qu'on ne saurait comparer les minéraux aux plantes qui poussent sur un terrain privé pour les raisons suivantes:
1) Les plantes poussent par le travail de l'homme. Les minéraux par contre sont dans la terre sans le travail de l'homme.
2) Les minéraux se trouvent dans la terre avant qu'une personne ne se l'approprie. La propriété porte sur la surface et sur ce qui est apparent. Le prix de la terre est calculé en fonction de l'intérêt qu'on en tire par la construction ou la plantation, et non sur la base de ce qu'elle contient comme minéraux. Comme ces minéraux n'entrent pas dans le calcul du prix, ils ne peuvent non plus entrer dans la propriété.
 

II. Le res in usu omnium en droit arabe

Nous nous limitons ici à examiner les dispositions du droit égyptien relatives aux questions soulevées plus haut.

Le code civil égyptien n'a pas repris les normes du droit musulman mais s'est inspiré de plusieurs codes occidentaux. On n'y trouve pas les développements donnés par la Magallah. Le code civil renvoie pour plusieurs questions à des lois spéciales.
 

1. L'eau, l'herbe des pâturages et le feu

Cette disposition du droit musulman ne se trouve pas dans le code civil égyptien comme telle. L'auteur de ce code l'a incluse aux articles 1099 et 1100 du code civil irakien comme on le verra plus loin.

On trouve cependant dans le code égyptien des dispositions relatives à l'occupation des meubles sans maître. L'article 870 dit: "Quiconque prend possession d'une chose mobilière sans maître, dans l'intention de se l'approprier, en acquiert la propriété". Les travaux préparatoires de cet article renvoient aux articles 1248-1253 de la Magallah qui traitent de l'eau et de l'herbe des pâturages. Le code civil traite à l'article 871 de la chose mobilière abandonnée par son maître et des animaux non domestiques qui se trouvent en liberté. La doctrine ajoute le soleil, l'air et la mer.
 

2. La chasse et la pêche

Elles sont régies sur le plan administratif par des règlements particuliers (art. 873). En ce qui concerne la propriété, elle est réglée par la doctrine. Sanhuri en parle dans son commentaire mais en se référant pratiquement uniquement au droit français.
 

3. Les terres et les biens immobiliers sans maître

Le code civil égyptien ne permet pas l'acquisition des terres et des biens immobiliers sans maître par leur occupation. Ces biens sont considérés comme des biens de l'État. L'article 87 dit:
1) Sont biens du domaine public, les immeubles et les meubles qui appartiennent à l'État ou aux autres personnes morales de droit public, et qui sont affectés soit en fait, soit par une loi ou par un décret présidentiel ou ministériel à un service d'utilité publique.
2) Ces biens sont inaliénables, insaisissables et imprescriptibles.

Cet article qui s'est inspiré de l'article 9 code civil indigène a renoncé à nommer ces biens en se satisfaisant d'indiquer le critère: "affectation à un service d'utilité publique". Il s'agit, selon l'article 9, notamment des biens suivants:
- chemins, routes, ponts et rues qui n'appartiennent pas à des particuliers.
- chemins de fer et lignes télégraphiques de l'État.
- forteresses, citadelles, fossés et remparts.
- rivages, lais et relais de la mer, ports, havres et rades, quais et docks, marais et étangs salés communiquant directement avec la mer, lacs appartenant à l'État.
- fleuves et rivières navigables ou flottables.
- ports, abordages.
- mosquées et tous établissements pieux et d'instruction dont l'entretien ou l'administration est à la charge de l'État.
- immeubles appartenant à l'État.
- arsenaux et casernes.
- archives nationales, musées, bibliothèques, monuments, etc.

L'article 874 dit:
1) Les terres incultes qui n'appartiennent à personne sont la propriété de l'État.
2) L'appropriation ou la prise de possession de ces terres ne peut avoir lieu qu'avec l'autorisation de l'État, conformément aux règlements.
3) (abrogé) Néanmoins, tout égyptien qui cultive ou plante une terre inculte ou qui y élève des constructions devient immédiatement propriétaire de la partie cultivée, plantée ou construite, même sans autorisation de l'État; mais il perd sa propriété par le non-usage pendant cinq années consécutives au cours des quinze années qui en suivent l'acquisition.

Les travaux préparatoires de cet article renvoient aux articles 1270-1271 de la Magallah. L'alinéa 3 de cet article a été abrogée par la loi 100 de 1964 relative aux immeubles appartenant à l'État et qui règle la question des terres agricoles, des terres non-cultivées et désertiques, et des terres vacantes et construites.
 

4. Le trésor, les objets trouvés et les antiquités

Le code civil égyptien règle la question du trésor à l'article 872 qui dit:
1) Le trésor enfoui ou caché, dont la propriété ne peut être établie au profit de personne, appartient au propriétaire ou au nu-propriétaire du fonds où il a été découvert.
2) Le trésor découvert dans un bien wakf appartient en propre au constituant du wakf et à ses héritiers.

Le projet égyptien de code civil musulman de 1982 adopte une conception différente quant au trésor. L'article 884 dit:
Le cinquième du trésor enfoui ou caché, dont la propriété ne peut être établie au profit de personne, appartient à celui qui le trouve, et le reste au propriétaire ou au nu-propriétaire du fonds où il a été découvert. S'il s'agit d'un trésor découvert dans un bien wakf, le reste appartient en propre au constituant du wakf ou à ses héritiers.

Les objets trouvés et les antiquités sont régis par des règlements particuliers (art. 873)
 

5. Les minéraux

L'article 803 du code civil égyptien dit:
1) Le droit du propriétaire de la chose comprend tout ce qui constitue un élément essentiel de cette chose, de sorte qu'il ne puisse en être séparé, sans qu'elle périsse, se détériore ou soit altéré.
2) La propriété du sol comprend, en hauteur et en profondeur, celle en dessus et du dessous, jusqu'à la limite utile à la jouissance.
3) La propriété de la surface du sol peut être, en vertu de la loi ou de la convention, séparée de la propriété du dessus ou de celle du dessous.

Cet article est inspiré des articles 1194 de la Magallah, 93-96 et 905 du BGB allemand, et 642 et 667 du CCS. L'alinéa 3 permet de séparer la terre de ce qui est au-dessus ou de ce qui est dessous afin de pouvoir exploiter les richesses qui s'y trouvent. Ceci est réglé par différentes lois:
- loi 126/1948 relative aux mines.
- loi 66/1953 relative aux mines et combustibles (la partie relative aux mines a été abrogée).
- loi 86/1956 relative aux mines.
- loi no 73/1963 relative à l'exploitation des mines, du gypse, du sable blanc. Elle exproprie les terres en faveur de l'État.
Selon ces lois, l'État est considéré comme propriétaire des minéraux et autres matériaux similaires. En font exception les matériaux de construction.
 

III. Débat autour du concept du feu

1. Interprétation classique du partenariat du feu

Rappelons ici le récit de Mahomet dit: "Les gens sont partenaires en trois objets: l'eau, l'herbe des pâturages et le feu".

Que signifie le terme feu ici? Après avoir énoncé le récit susmentionné à son article 1234, la Magallah nous fournit quelques détails sur la notion du feu à son article 1261:
Celui qui a allumé un feu sur sa terre peut s'opposer à ce que les tiers en profitent, en les empêchant d'y pénétrer.
Mais celui qui a allumé un feu sur une terre sans maître ne peut pas empêcher les tiers d'en jouir; de sorte que tout le monde peut s'y chauffer, coudre à la clarté de ce feu, ou y allumer une lampe; le maître du feu ne peut pas s'y opposer.
Mais nul ne peut y prendre un charbon ardent sans l'autorisation du maître.

Dans les codes arabes modernes, la notion du feu ne se trouve à notre connaissance que dans le code civil irakien. L'article 1099 al. 1 dit: "L'eau, les herbes et le feu sont à la disposition de tous (mubah). Les gens sont partenaires dans ces trois objets. Ils peuvent en jouir et acquérir l'eau et l'herbe des pâturages à condition de ne pas nuire à autrui". L'article 1100 al. 1 ajoute que toute personne a le droit de ramasser ce dont il a besoin pour le feu du bois des montagnes à la disposition de tous (mubah), sinon des lieux et des forêts d'affouage affectés d'antan aux habitants d'un village. Ce code par contre ne comprend pas de disposition similaire à l'article 1261 de la Magallah.

La plupart des ouvrages qui traitent de la propriété en droit musulman ne font en général que paraphraser ce que dit la Magallah concernant le feu. Ils relèvent que pour certains légistes classiques le partenariat dont il est question ne se situe pas dans le feu lui-même, mais dans ce qui produit le feu. Ils citent à cet effet le Coran qui dit: "Avez-vous considéré le feu que vous obtenez par frottement? Est-ce vous qui en faites croître le bois? Ou bien en sommes-nous les producteurs?" (56:71-72). Le Coran parle ici d'un objet qu'on frotte et du bois pour produire le feu.
 

2. Interprétation extensive du partenariat du feu

A partir du développement susmentionné, un débat s'est ouvert en vue de l'élargissement des objets liés au feu qui peuvent tomber dans le partenariat comme le charbon, le pétrole, le gaz et le soufre. Ainsi Al-Khuli dit que le récit de Mahomet a utilisé le mot général le feu, et non pas le bois qui est une matière spécifique. Dans le passé le feu servait à se chauffer et à cuire la nourriture. Actuellement, il est devenu la source de l'énergie qui fait fonctionner les usines, les voitures et les avions en temps de paix et de guerre. Si le récit s'était limité à utiliser le terme de bois, la norme aurait perdu son élasticité. Il affirme par conséquent que tout ce qui produit l'énergie est à considérer comme propriété commune.

Le débat est amplifié par ‘Abd-Allah Al-‘Alayli, un cheikh libanais progressiste, dans un livre intitulé "Où est l'erreur?". Il expose son point de vue dans un chapitre intitulé "Les richesses du pétrole n'appartiennent pas aux gens du pétrole". On trouve à la fin de cette étude une traduction in extenso de ce chapitre qui me semble d'une importance extrême dans le domaine du partage des richesses entre les pays arabo-musulmans.

Pour comprendre les enjeux de ce débat, il faut signaler que les pays arabes possèdent environ 60% des réserves mondiales en pétrole et produisent environ 26% du pétrole brut mondial. Ce pétrole cependant se concentre dans quelques pays arabes, à savoir l'Arabie saoudite, les pays du Golfe, l'Algérie, la Libye et l'Irak. Les autres pays arabes soit en produisent en petite quantité ou rien.

Les pays arabes pétroliers gardent jalousement leurs ressources pétrolières et refusent de les partager avec les autres pays frères qui n'en ont pas. Ces derniers doivent acheter le pétrole avec les devises fortes. Dernièrement, le Kuwait a exigé la reconnaissance du droit de chaque pays sur les ressources naturelles comme une des six conditions pour normaliser ses relations avec les pays arabes qui avaient soutenu l'Irak après son invasion. Ceci signifie que les pays arabes n'admettent pas comme allant de soi cette souveraineté. Le Kuwait voudrait donc que ces pays renoncent à la conception du partenariat.

Il est vrai que certains pays arabes riches donnent de l'argent aux pays arabes et musulmans pauvres (par charité, par crainte ou par intérêt). Ce qu'ils donnent cependant ne s'élève, d'après le Cheikh ‘Abd-Allah Al-‘Alayli, même pas au niveau de la zakat. Or, selon le droit musulman, les pays donataires ont droit non pas à la zakat mais à leur part dans le partenariat. Al-‘Alayli écrit à cet effet:
Un péché national et religieux, même plus qu'un péché, est commis ouvertement sans que personne ne se pose de question ou ne demande des comptes. Le crois-tu? Eh bien, c'est ce qui arrive malgré moi et malgré toi.
Le pétrole est accaparé par les propriétaires de sa terre dans les pays arabes. Or, ceci, sur le plan religieux, est absolument interdit et constitue une prise de possession injuste. Ce sentiment de culpabilité semble même être dans le for intérieur de l'Arabie saoudite et des Émirats arabes unis.
L'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis semblent avoir senti leurs péchés. Poussés par le gêne que provoque cette possession, ils ont ouvert leur main à différents pays. Mon souhait est que ce geste de la part des donateurs et des donataires soit pris comme résultant du partenariat et non pas du secours ou de l'aide.

Certes, le droit musulman est inscrit dans presque toutes les constitutions des pays arabes comme source principale de leur législation. On se réfère à cette disposition en général pour réclamer l'application des normes islamiques relatives à la lapidation de l'adultère et à l'amputation de la main du voleur. S'entend, le petit voleur qui vole le prix d'une tasse de café, et non pas les dignitaires du pétrole qui volent des millions et les gaspillent dans les casinos et les lieux de débauche. Cette disposition constitutionnelle est jetée aux oubliettes lorsqu'il s'agit d'appliquer les normes sociales islamiques relatives au partage de richesses. Conscient du fait qu'il ne peut imposer ces normes, Al-‘Alayli lance un appel à la révolte à peine voilé:
O vous les suppliants, les opprimés de la terre, réclamez à plein cri.
Que vos représentants ne se gênent pas et n'avancent pas la tête baissée vers ceux qui possèdent [le pétrole], car vous êtes des partenaires légaux.
Car l'Islam, dans son essence, ne consiste pas à s'attacher à l'application de la norme relative à l'amputation de la main, mais il est la vie à ceux qui sont munis de raison.
Dites aux commerçants du temple ce qu'avait dit le Maître [Jésus], à lui la gloire, à ceux qui lui reprochaient d'avoir guéri un malade un jour de sabbat alors qu'ils se gardent bien de laisser ce jour-là un mouton dans un puits: "O homme! N'es-tu pas bien plus noble et bien plus important qu'un mouton".
Et quelle honte si vous ne serez pas plus nobles et plus importants que leur pétrole.

L'amputation de la main et les commerçants du temple dont il est question dans ce passage sont une allusion claire à l'Arabie saoudite gardienne des lieux saints musulmans qui se vante de respecter l'Islam en coupant les mains mais accapare les richesses qui appartiennent aux autres à titre de partenaires.

Conséquent avec lui-même, Al-‘Alayli reproche au président égyptien d'avoir remercié les États pétroliers qui lui ont donné des "miettes", remerciement qui signifie en fait qu'il n'avait aucune prétention à ce pétrole. Or, il est partenaire et il n'a pas à remercier. Et s'il n'a pas le droit dans le pétrole en tant que partenaire, il en a le droit en tant que voisin.

Signalons ici qu'Al-‘Alayli ne parle pas seulement du pétrole des pays arabes, mais aussi du pétrole des pays musulmans dans leur ensemble. Ce pétrole est, selon lui, la propriété commune de tous les musulmans et devrait être remis dans le Trésor public central de la Communauté islamique gouvernée par le Calife. Comme le califat n'est plus et que, par conséquent il n'existe plus de Trésor public central, la propriété devrait revenir d'après Al-‘Alayli à la nation, aux peuples représentés dans ses comités.
 

3. Du partenariat à la mendicité

Le point de vue d'Al-‘Alayli n'est pas repris par les juristes et les penseurs musulmans contemporains. Et ce n'est pas par hasard si la première édition de cet ouvrage de 1978 était introuvable jusqu'à très récemment; elle est placée dans le secteur closed area de la Bibliothèque de l'Université américaine de Beyrouth, donc interdite à la consultation du public.

Devant l'impossibilité d'appliquer la règle du partenariat à l'encontre des pays pétroliers, certains auteurs essaient de demander un strict minimum, à savoir la zakat. Ils passent complètement sous silence le récit de Mahomet qui fait du pétrole une propriété commune, récit dont l'authenticité n'est pourtant mise en doute par personne.

Shawqi Isma‘il Shahatah, dans une conférence présentée au Kuwait estime que le pétrole arabe et musulman devrait être soumis à une zakat de 2.5% du prix brut du pétrole. Il ne fait en cela qu'un simple rappel, sans aucune allusion à qui revient cette zakat. Les autres auteurs, encore plus discrets, soumettent le pétrole en général à un impôt de zakat variant entre 2.5% et 20%. Ces taux sont ceux envisagés par les légistes musulmans classiques comme taux d'imposition sur les minéraux exploités par des privés. Faut-il comprendre de cela que le pétrole arabe est la propriété privée des dirigeants arabes? Mais ne nous leurrons pas. Même la zakat n'est pas payée sur le pétrole arabe.

Les documents interarabes essaient de mendier la part de leurs pays en invoquant la solidarité et la fraternité arabe et musulmane, l'histoire commune, les intérêts communs et le destin commun, sans jamais oser citer le récit de Mahomet. Ainsi la Charte de l'action économique nationale approuvée par le 11ème sommet des Chefs d'État arabes tenu à Amman en 1980 dit:
1) Partant de notre foi dans l'appartenance à la nation arabe, dans son héritage civilisateur, son destin commun et la nécessité d'une solidarité face aux défis en vue de défendre son existence et son avenir;
2) Vu la responsabilité nationale à réaliser et à assurer le développement équilibré, la sécurité nationale...

.... En vue du respect du principe de la solidarité économique nationale, il est nécessaire .... que les pays arabes, selon leurs capacités et en conformité avec le Conseil économique et social arabe soient solidaires dans le financement des besoins arabes communs. Ceci comprend notamment les besoins de la sécurité nationale, le développement des ressources et des capacités humaines et les projets de l'infrastructure.

On retrouve des arguments similaires dans le document intitulé Stratégie de l'action économique arabe commune approuvé dans le même sommet.

A côté de ces arguments, il existe des arguments que les intellectuels arabes ne prononcent qu'en privé, comme par pudeur ou par crainte:

- Les frontières entre les pays pétroliers et non pétroliers sont artificielles et ont été tracées à la règle par les pays coloniaux qui exploitent aujourd'hui les gisements de pétrole. De quel droit prive-t-on par exemple un Jordanien de sa part au pétrole de l'Arabie saoudite avec laquelle la Jordanie partage une frontière des plus bizarres et dont le roi est originaire de l'Arabie, un descendant de la famille du Prophète et prétendant au titre de chérif de la Mecque? Nombreux sont ceux qui reprochent aux pays coloniaux d'avoir divisé les pays arabes, d'où les tentatives répétées d'union. Dans le document Stratégie de l'action économique arabe commune de 1980, les Chefs d'État arabes ont considéré eux-mêmes comme facteur d'aggravation de la situation dans le monde arabe "la division imposée et consacrée par le colonialisme contre la nation arabe et la difficulté de l'action arabe commune à y faire face et à y remédier". Or, les conséquences que subissent les peuples en raison de ces frontières proviennent non pas du colonialisme, mais de la politique de leurs dirigeants qui refusent de faire abstraction de ces frontières.

- Les pays arabes pétroliers comptent un nombre d'habitants réduit alors que les pays non pétroliers représentent la grande majorité de la population formant la Communauté arabe. Ceci donne lieu à une concentration de richesses dans quelques mains. Un écart énorme se creuse chaque jour entre les pays pétroliers et les pays non pétroliers. Cet écart préoccupe même les Chefs d'État arabes. Dans la Charte de l'action économique commune de 1980, ils ont demandé de "faire le nécessaire pour réduire rapidement et efficacement le fossé dans le domaine du développement entre les pays arabes, et à l'intérieur de chacun d'eux afin d'assurer la stabilité, l'harmonie socio-économique et la justice sociale de la nation [arabe] et d'élargir la participation populaire efficace dans le projet de développement arabe pour renforcer et redresser sa marche".

- Les dettes auxquelles sont confrontés certains pays arabes sont dues principalement aux guerres pour défendre ce que les musulmans appellent Dar al-Islam et que les pays arabes considèrent comme faisant partie du monde arabe. C'est notamment le cas des dettes contractées par les pays limitrophes d'Israël. Or, tous les gouvernements arabes pétroliers ainsi que leurs ressortissants sont d'accord avec les positions de ces pays arabes et les soutiennent que ce soit dans le cadre de la Ligue arabe, de l'Organisation de la Conférence islamique ou de l'ONU. Ils sont cependant loin d'assumer leurs obligations financières dans ce conflit. Pourtant, les Chefs d'État arabes ont affirmé, dans la Charte de l'action économique commune de 1980, "l'obligation des pays arabes de soutenir totalement tout État arabe qui s'expose à une agression étrangère ou à des mesures économiques hostiles en raison de l'exercice de la souveraineté nationale". Ceci a été affirmé auparavant à l'article 2 de la Convention de défense commune et de coopération économique de 1950.

Il faut signaler ici deux conséquences de cette attitude ambivalente dans les rapports entre les pays arabes:

1. Réticence de prêter de l'argent aux pays arabes frères
Les dettes des pays arabes étaient estimées en 1970 à environ 7 milliards de dollars. En 1985, elles étaient de 100 milliards de dollars. Selon un rapport confidentiel de l'Union des Banques arabo-françaises établi avant la Tempête du désert, les six pays du Golfe, avec 10 millions d'habitants, ont un surplus de 462 milliards de dollars, alors que le reste des pays arabes, avec 190 millions d'habitants, ont des dettes pour plus de 200 milliards de dollars.

Les pays arabes riches sont réticents à offrir des prêts aux pays arabes pauvres. Ils craignent que les pays arabes bénéficiaires réclament leur part dans le pétrole arabe et refusent de rembourser les dettes. Aussi une grande partie des dettes arabes provient d'argent arabe prêté à travers les banques européennes et américaines et les organismes internationaux comme la Banque mondiale et le Fonds monétaire international.

2. Réticence à investir dans les pays arabes frères
Le Coran interdit la thésaurisation et demande que l'argent soit dépensé dans le chemin de Dieu. Un des chemins de Dieu consiste à assurer une vie digne à chaque être humain. Dans le cadre du monde arabe, cela est irréalisable sans une solidarité entre ses pays riches et ses pays pauvres. Cette solidarité peut et doit se manifester dans l'investissement de l'argent arabe dans les pays arabes. Ceci constitue un des buts à atteindre selon le document intitulé Stratégie de l'action économique arabe commune approuvé par le 11ème sommet des Chefs d'État arabes tenu à Amman en 1980.

La réalité est cependant autre. Alors que les pays arabes du Golfe comptent parmi les pays les plus riches de la planète, des pays comme la Somalie, le Soudan, le Djibouti et l'Égypte vivent sous le seuil de la pauvreté, accablés qu'ils sont par les dettes et le manque d'investissement. Au lieu d'investir leur argent dans des pays arabes pauvres, les pays arabes riches ainsi que les riches des pays arabes pauvres l'investissent principalement dans les pays occidentaux. Des experts estiment la moyenne des investissements des pays arabes riches dans les pays du Tiers Monde entre 1981 et 1985 à environ 14.5%, dont la moitié dans les autres pays arabes. Le reste est investi dans les pays développés dont deux tiers aux États-Unis et en Europe occidentale. Ainsi les pays arabes pauvres ont eu à peine 7% des investissements de leur propre argent volé par les pays pétroliers arabes.

De nouveau ici, une des raisons de cette réticence à investir dans les pays arabes frères est la crainte que les pays arabes bénéficiaires de ces investissements réclament leur part dans le pétrole arabe et refusent de les rembourser. Pour parer à cette crainte, les pays arabes ont conclu différents traités bilatéraux ou multilatéraux garantissant ces investissements. Mais que valent ces traités devant le droit des pays arabes pauvres à bénéficier des richesses qui leur appartiennent en commun avec les pays arabes riches et dont ils sont privés injustement?
 

4. Perspectives d'avenir

Que nous réserve l'avenir? Il existe 6 Modèles constitutionnels établis par des groupes islamistes qui, selon leurs auteurs, doivent remplacer les constitutions arabes actuelles d'inspiration occidentale. Il existe aussi 11 Déclarations arabes et islamiques relatives aux droits de l'homme. Pour répondre à la question sur l'avenir, il faut analyser ces documents.

A l'exception du commentaire du Modèle constitutionnel du Parti de libération, aucun Modèle constitutionnel, aucune Déclaration islamique ou arabe ne mentionne le récit de Mahomet relatif au partenariat. En revanche, on trouve dans certains de ces documents l'affirmation du principe de la solidarité.

Le Modèle constitutionnel de Wasfi dit que "l'État veille à la réalisation de la complémentarité économique entre les États islamiques. L'Imam doit consulter tous les Chefs d'États islamiques pour les calamités qui concernent le monde islamique" (art. 2). Il ajoute: "Dans les efforts économiques de l'État et des individus, on tiendra compte des considérations de la solidarité, de la réalisation des intérêts prescrits par la loi islamique et de la complémentarité avec les autres pays islamiques" (art. 25). Le Modèle constitutionnel de Garishah précise que "la politique économique islamique se caractérise par la solidarité entre les membres de la société, la complémentarité entre les pays islamiques" (art. 27).

Parmi les Déclarations islamiques, seules les deux du Conseil islamique parlent de la solidarité économique islamique. Sa 2ème Déclaration affirme que "la propriété publique est ... légitime et doit être organisée pour le bien commun de la Communauté islamique tout entière"; "mettre au service de la Communauté islamique les sources de richesse et les moyens de production est une obligation que nul n'est autorisé à négliger ou à minimiser" (art. 15). Voir aussi la 1ère Déclaration du Conseil islamique sous "solidarité islamique".

Parmi les déclarations arabes, seule la Charte des juristes arabes formule une vague solidarité économique interarabe sans préciser comment elle devrait être réalisée. L'article 44 statue:
2. Le peuple arabe a le droit de mettre fin à toutes les formes d'exploitation économique étrangère et particulièrement aux pratiques des monopoles et des groupements internationaux, ainsi qu'à toutes les formes de dépendance économique.
3. Le peuple arabe a tous les droits sur ses richesses et ses ressources naturelles. Il peut librement en disposer selon ses propres intérêts, sans préjudice des obligations découlant d'une coopération économique internationale fondée sur le principe de l'intérêt mutuel, et du droit international.
4. Le peuple arabe a droit à une vie digne et à assurer sa sécurité alimentaire.

On remarquera à cet effet la 3ème Déclaration de l'Organisation de la conférence islamique qui dit: "Tous les peuples ont le droit de préserver leur identité indépendante et d'exploiter leurs richesses et leurs ressources naturelles" (art. 11.b). Ceci est aussi affirmé par la Charte relative aux droits de l'homme de la Ligue arabe (art. 8.a). Probablement, ces deux dispositions signifient que les pays pétroliers arabo-musulmans n'entendent pas partager leurs richesses avec les pays frères.
 
 

Annexe

‘Abd-Allah Al-‘Alayli:
Les richesses du pétrole n'appartiennent pas aux gens du pétrole

Un péché national et religieux, même plus qu'un péché, est commis ouvertement sans que personne ne se pose de question ou ne demande des comptes. Le crois-tu? Eh bien, c'est ce qui arrive malgré moi et malgré toi.

Le pétrole est accaparé par les propriétaires de sa terre dans les pays arabes. Or, ceci, sur le plan religieux, est absolument interdit et constitue une prise de possession injuste. Ce sentiment de culpabilité semble même être dans le for intérieur de l'Arabie saoudite et des Émirats arabes unis.

L'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis semblent avoir senti leurs péchés. Poussés par le gêne que provoque cette possession, ils ont ouvert leur main à différents pays. Mon souhait est que ce geste de la part des donateurs et des donataires soit pris comme résultant du partenariat et non pas du secours ou de l'aide.

Celui qui m'entend pourrait s'étonner; il pourrait être extrêmement surpris lorsqu'il lit ce que j'énonce ici et ce que je pense à haute voix. Pourtant, j'affirme à nouveau d'une manière absolue que ce qui se passe est parfaitement interdit. Il m'importe peu à cet égard de savoir si mes propos seront acceptés ou rejetés par celui qui est qualifié de savant de la loi religieuse (faqih). Car, après tout, je ne connais - et Dieu le sait - que peu de gens pouvant être qualifiés de savants de la loi religieuse ou gratifiés de ce titre parmi ceux rencontrés dans ces jours qui m'ont porté dans la plupart des pays arabes, bien que de nos jours il y a tellement de ceux qui s'appellent docteurs.

Lorsque je parle de loi religieuse (fiqh) ou de savants de la loi religieuse (faqih), je pense au sens propre du terme admis chez nos anciens savants illustres qui exigeaient comme condition du faqih la capacité de déduction et non de mémorisation. Car le faqih n'est pas celui qui est capable de retenir "tel a dit ceci ou cela", mais bien celui qui déduit [les normes] de ce qui a été dit.

Mais mon propos ne porte pas sur ce qu'est le fiqh ou le faqih, ni sur la question de savoir si nous avons de vrais faqihs méritant véritablement ce titre. Mon propos concerne la clarification d'une norme à la fois ancienne et nouvelle. Mon but ici est d'exposer un avis concernant un problème de la loi religieuse. J'entends ici les termes et les questions en rapport avec le pétrole, à savoir si ce pétrole est la propriété de celui qui possède la terre où le pétrole se trouve, ou au contraire il s'agit d'une propriété générale commune.

Le noble récit du Prophète Mahomet, sur l'authenticité duquel les savants spécialisés dans le domaine de la vérification des récits et de leurs rapporteurs sont unanimes, et dont la portée est claire et le sens explicite, dit: "Les gens sont partenaires en trois objets: l'eau, l'herbe des pâturages et le feu".

Il ne m'intéresse pas, et ne me concerne d'ailleurs pas ici, d'expliquer les termes comme l'avaient fait les anciens. Ceux-ci se sont arrêtés aux objets qu'ils connaissaient, et en cela ils sont excusés, car ils ne sont pas en mesure de prophétiser ce qui pourrait survenir et être découvert. Ils se trouvaient devant des termes qui se rapportaient à des objets et les régissaient, mais la valeur normative de ces termes ne s'arrête pas seulement à ces objets.

De ce fait, ils ne se sont pas mis d'accord concernant le terme "eau", pour savoir s'il concernait seulement l'eau de la terre comme les fleuves, ou aussi l'eau de la pluie. Il en est de même pour le feu: se porte-t-il sur les brasiers ou sur le bois, etc. Ceci signifie que même chez les anciens, les objets ne sont pas déterminés d'une manière exhaustive par les termes normatifs.

La magnificence de l'expression prophétique découle du fait qu'elle a utilisé volontairement le terme générique englobant de la sorte ce qui lui ressemble. Il en est ainsi du terme "khamr", boisson fermentée... qui couvre tout breuvage enivrant. De même le feu est un terme qui se rapporte à tout combustible.

On remarquera aussi dans le récit prophétique l'utilisation du nombre et du dénombré à la fois, ce qui indique son aspect exhaustif. Je signalerai aussi une autre question soulevée par les anciens, à savoir le terme partenaires (shuraka’). Le mieux que j'ai pu trouver de leurs commentaires est celui qui dit que le terme partenaires, désignant une obligation exigible, couvre la non-propriété et la non vente entre [les membres] de la nation, sauf de leur accord commun en contrepartie du travail accompli et non pas pour la chose elle-même. Ainsi la vente et le prix ne concernent pas l'herbe des pâturages coupé mais l'effort entrepris pour le couper. Et cette conception de nos anciens savants de la loi est plus noble, plus pure et plus clairvoyante que la conception de Ricardo en matière de salaires et de celle de la valeur ajoutée du socialisme scientifique.

Il faut signaler enfin que la propriété générale, en ce qui concerne le général, renvoie au Califat. Lorsque le Califat n'est plus et que, par conséquent il n'existe plus de Trésor public mais un pouvoir de dominants, la propriété revient à la nation, aux peuples représentés dans ses comités.

Et maintenant je vais formuler la normes juridique en me référant
- à la règle selon laquelle la mention d'un objet implique le mention d'une cause;
- à l'expression à portée exhaustive et
- au sens qui en découle obligatoirement.

Le récit prophétique a pour objet ce qu'il y a de plus explosif en toute époque, déterminé d'une manière magnifique en trois choses:
a) Les combustibles bruts sous toutes leurs espèces, désignés d'une manière éloquente par un seul mot: le feu, et non pas par l'objet du feu, couvrant de la sorte les deux catégories du charbon produit par le bois et le charbon minéral, l'asphalte, le pétrole, le gaz naturel et la matière première de l'uranium.
b) Les breuvages, la force tractrice de l'eau et le courant d'eau.
c) La nourriture animale dans tout son sens (kala’) qui produit à son tour une nourriture vitale des humains.

Tous ces objets restent dans le cadre de la nation et de ses peuples, personne ne peut les posséder d'une manière indépendante et ne saurait être autorisé à le faire. De la sorte, le Prophète a fermé toutes les failles destructrices de l'entité de toute nation, laquelle en serait épargnée si elle suit cette norme.

Ce qui m'intéresse ici est le pétrole (le feu) dans les pays musulmans. Or, le récit, comme nous l'avons expliqué, est clair: ce pétrole n'appartient pas à celui qui possède la terre dont il sort, mais il est copropriété d'une manière égale entre les régions. Et comme il n'existe pas de Califat, ni de Trésor public, ses revenus sont une copropriété soumise au consentement de tous. Le Kuwait, l'Arabie saoudite, les pays du Golfe, la Libye, l'Algérie, l'Iran, l'Indonésie, etc., n'ont pas le droit de s'approprier tous ses revenus et ses apports d'une manière souveraine. Il s'agit là de gains illicites (suht). La Jordanie, le Liban, le Soudan, l'Égypte, la Syrie, le Pakistan et l'Afghanistan qui n'en possèdent pas ou en possèdent peu, ont un droit légal, fixe et réel dans les revenus de ce pétrole-là, que ceux qui le gardent le veuillent ou non. Il ne s'agit nullement d'une aide, ni d'une dette et il n'est pas question de partager ces revenus en recette arabe et recette islamique. Ceux qui gardent ce pétrole aujourd'hui n'en ont donné même pas à la hauteur de la zakat du trésor caché (rikaz) - que la majorité des savants de la loi permettent de transférer d'un pays à l'autre. Ils n'en ont donné qu'après le réveil de leurs peuples, et sous le coup des renversements de régimes dont certains balaient tout devant eux.

Or, ces pays ont un droit légal dans ce pétrole à titre de copropriétaires déterminés par l'Islam, d'une manière expresse et claire [...]. Et, à plus forte raison, les démunis.

O vous les suppliants, les opprimés de la terre, réclamez à plein cri.

Que vos représentants ne se gênent pas et n'avancent pas la tête baissée vers ceux qui possèdent [le pétrole], car vous êtes des partenaires légaux.

Car l'Islam, dans son essence, ne consiste pas à s'attacher à l'application de la norme relative à l'amputation de la main, mais il est la vie à ceux qui sont munis de raison.

Dites aux commerçants du temple ce qu'avait dit le Maître [Jésus], à lui la gloire, à ceux qui lui reprochaient d'avoir guéri un malade un jour de sabbat alors qu'ils se gardent bien de laisser ce jour-là un mouton dans un puits: "O homme! N'es-tu pas bien plus noble et bien plus important qu'un mouton".

Et quelle honte si vous ne serez pas plus nobles et plus importants que leur pétrole.

Pour être complet, il me faut passer de la loi religieuse au droit international public qui a réglementé l'espace aérienne et maritime entre les pays afin d'éviter les guerres des poissons ou les inspections aériennes. N'y a-t-il pas de lacune dans ce droit lorsqu'il néglige de réglementer, au moins en matière du droit privé international, les limites des profondeurs de la terre, afin que ce qui est au fond de la terre ne soit pas la propriété d'une région mais une propriété commune à tous d'une manière égale afin d'éviter des guerres bien plus dangereuses que les guerres des poissons et des inspections aériennes?

Combien j'ai souffert au fond de moi-même, jusqu'à m'ensanglanter, lorsque j'ai entendu le président égyptien remerciant chaleureusement les pays qui l'ont soutenu par des miettes. Comme s'il voulait par ces remerciements déclarer par une voix peinée et craintive qu'il est absolument innocent de tout soupçon qui laisserait croire qu'il a une visée quelconque sur le pétrole d'un pays voisin. Or, selon notre morale, si la générosité n'est pas due en vertu de la copropriété exigible selon la loi, cette générosité est due en vertu du voisinage.

Le plus surprenant dans le génie de notre langue est qu'elle a dérivé le terme injustice (gawr) et le terme voisinage (giwar) de la même racine. Comme si elle voulait déclarer que tout ce qui porte atteinte à ton proche et à ton voisin relève de l'injustice et de l'iniquité. Comme si elle était consciente que la limite entre les deux est plus fine que l'aile du papillon, et que la ligne de démarcation est plus subtile que l'éclair de l'ombre.