Manipuler le climat pour refroidir la Terre?
Olivier Dessibourg
Outre le Protocole de Kyoto, d'autres idées émergent pour contrer le réchauffement climatique.La Terre commence à avoir de la fièvre. Et le principal outil mis sur pied pour contrer ce réchauffement climatique, le Protocole de Kyoto, montre déjà certaines limites, au Canada par exemple. Existe-t-il d'autres solutions pour éviter un coup de chaleur à la planète?
Du solide ou du vent? Enquête.
Reprise d'une vieille idée
Ces idées, groupées sous l'expression
«ingénierie du climat» ou géo-ingénierie,
ne sont pas nouvelles; certaines datent des années 1970. Elles n'ont
la plupart du temps suscité qu'indifférence voire mépris,
tant elles paraissaient irresponsables écologiquement et peu étayées
scientifiquement. Mais depuis peu, le vent semble tourner.
«Nous devons évaluer ces propositions
comme toutes les hypothèses de recherche», a récemment
dit au New York Times Ralph Cicerone, président de l'Académie
nationale des sciences américaine. Car dans la revue Climatic Change
d'août, c'est carrément le Prix Nobel de chimie Paul Crutzen
qui signe un plaidoyer en leur faveur. Le Néerlandais ressort un
vieux projet russe: en cas de réchauffement excessif, il s'agirait
de larguer un million de tonnes de cristaux de soufre dans la stratosphère.
Une fois brûlés, ils formeraient une couche de microparticules
de dioxyde de soufre qui tamiserait les rayons du soleil. Cet effet a été
démontré naturellement. En 1991, le volcan Pinatubo a projeté
10 à 20 millions de tonnes de soufre. En conséquence de ce
nuage d'aérosols, la température du globe a baissé
de 0,5 °C en moyenne les mois suivants.
A l'Institut pour l'atmosphère et le climat
à l'EPF de Zurich, Martin Wild, un peu embarrassé, estime
que «du point de vue de la physique de base, l'idée semble
plausible. Mais il existe une énorme incertitude concernant les
effets secondaires sur le climat». Ken Caldeira aussi était
sceptique. Ce climatologue de l'Université de Stanford (Etats-Unis)
a simulé l'expérience sur ordinateur. A sa surprise, ses
modèles ont confirmé la recevabilité de l'hypothèse.
D'autres spécialistes des sciences de l'atmosphère
se montrent par contre plus critiques. Ils se demandent comment on peut
imaginer bricoler de telles solutions de fortune pour contrecarrer l'augmentation
du taux de CO2 alors que la dynamique du climat est encore si mal connue
(lire ci-dessous). Leur crainte principale: que de telles solutions soient
assimilées par les gouvernements peu soucieux de l'environnement,
voire par le grand public, à un blanc-seing pour polluer. «Il
ne doit s'agir là que d'actions d'urgence ou de dernier recours,
met en garde Paul Crutzen. Le mieux serait de réduire suffisamment
les émissions de gaz à effet de serre pour éviter
ce genre d'actions. Mais pour l'heure, ce vu semble pieux. Et la tendance
ne va probablement pas s'inverser durant les six années restantes
du Protocole de Kyoto.»
Moratoire contre des essais
Le mot d'ordre est clair: «Si nous ne menons
pas de recherches maintenant, nous ne pourrons pas conseiller les décideurs
sur ces applications et leurs risques quand le moment d'y recourir sera
venu», avise le géochimiste Mark Lawrence, du Max-Planck-Institut,
à Mainz.
D'aucuns craignent déjà que de telles
recherches ne conduisent à tester rapidement les propositions évoquées.
Selon Ralph Cicerone, il faut séparer les démarches scientifiques
(évaluation des concepts, modélisation, publications dans
des revues scientifiques) de l'expérimentation afin de trier les
bonnes idées des mauvaises. Et de proposer dans la foulée
un moratoire sur d'éventuels essais à grande échelle
jusqu'à ce que des conditions-cadres éthiques, légales
et sociales soient établies. Les expériences sur des surfaces
réduites, elles, devraient pouvoir avoir lieu. «Reste toutefois
à vérifier si elles seraient réversibles et inoffensives...»,
avertit Martin Wild.
Pendant ce temps, plusieurs chercheurs préconisent
aussi d'explorer plus à fond des concepts déjà testés,
comme capter le CO2 produit par l'industrie et l'enfouir sous terre ou
au fond des mers; plusieurs projets de ce type sont à bout touchant,
notamment en Chine. Autre idée: stimuler la croissance du phytoplancton,
consommatrice de CO2. Les océans stockent déjà 85%
des 40000 milliards de tonnes de CO2 présentes sur Terre; les scientifiques
pensent que ce taux pourrait être augmenté artificiellement.
Dr Folamour du climat
L'essor ou l'épuisement de cette discipline
naissante dépendra peut-être de sa perception par le public.
Ralph Cicerone a son idée sur la question: «Les gens se répartissent
en deux groupes: d'un côté, ceux qui croient que l'environnement
est menacé par l'activité humaine et ont peu de foi en la
science et la technologie (S & T) pour trouver des solutions. De l'autre,
ceux qui minimisent les impacts humains sur la biosphère et sont
remplis de certitudes concernant les potentialités de la S &
T. Etablir des plans d'ingénierie du climat requerra de ces groupes
qu'ils s'entendent, voire s'accordent sur des actions. La recherche de
base, elle, doit se dérouler indépendamment de ces processus»,
énonce le scientifique. Certains observateurs sont moins catégoriques:
si les géo-ingénieurs sont ramenés au rang de docteurs
Folamour du climat, ils échoueront. A l'inverse, s'ils sont dépeints
comme de vrais environnementalistes et agissent comme tels, ils pourront
être pris au sérieux.
Des idées réalistes? L'avis d'Hervé Le Treut, directeur du Laboratoire de météo dynamique du CNRS, Paris.
Le Temps: Que pensez-vous de ces idées
d'«ingénierie du climat»?
Hervé Le Treut: Je suis très
réservé. La complexité des systèmes climatiques
est si grande, avec notamment des effets de seuil ou des phénomènes
non linéaires, que j'imagine mal que des solutions aussi simples
puissent faire l'affaire. D'ailleurs, en sciences de l'atmosphère,
il n'existe pas de «spécialistes de tout». Comment penser
à tous les effets secondaires? Enfin, prenons l'idée la plus
souvent proposée injecter du soufre dans la stratosphère:
le problème est que ces aérosols finissent par retomber après
un ou deux ans. Il faudrait donc en répandre très régulièrement.
Et de plus en plus, car les concentrations de gaz à effet de serre
augmenteront. Par ailleurs, les effets de ces aérosols soufrés
sont multiples et incomplètement compris.
D'aucuns disent que, face à l'illusion
de réduire les émissions de CO2, il faut d'ores et déjà
trouver des solutions scientifiques afin d'établir une sorte de
«police d'assurance climatique» pour la Terre. Que leur répondez-vous?
Y réfléchir, sans passer à
une mise en uvre concrète, est bien sûr légitime.
En ayant toutefois conscience dès le début que ces idées
ne constitueront pas «la» solution. En sciences, imaginer les
scénarios les plus invraisemblables peut aider à réfléchir:
dans le cas présent par exemple, au fonctionnement du système
climatique. Il ne faut cependant pas faire miroiter de faux espoirs, qui
pourraient avoir un effet totalement inverse .
Dans quel sens?
Il est évident que de telles idées
seront reprises par ceux qui ne veulent pas agir pour réduire les
émissions de gaz à effet de serre. Et l'article d'un Prix
Nobel de chimie ne peut que donner plus de visibilité et de crédibilité
à des perspectives qui seront vues comme rassurantes. Mais le réchauffement
climatique n'est pas encore un mal si absolu que tout soit permis pour
le freiner. Nous ne sommes pas encore au stade où l'on peut tenter
n'importe quoi, et faire du remède un mal plus grand que le mal.
Certes, les changements climatiques sont en train de transformer la Terre
de manière très rapide, et sont ou seront générateurs
de catastrophes naturelles; une évolution que nos sociétés
sont peu préparées à affronter. Mais si nous commençons
dès aujourd'hui à réagir sur un mode panique, nous
n'irons pas dans la bonne direction, qui est nécessairement et inévitablement
celle d'une réduction des émissions polluantes, avec tout
ce que cela comporte de modifications en profondeur de nos infrastructures
et modes de vie. D'ailleurs, ne serait-il pas plus sage d'y investir les
centaines de milliards de dollars proposés pour ces solutions de
fortune?