LE TEMPS    3 août 2006

Manipuler le climat pour refroidir la Terre?

Olivier Dessibourg

Outre le Protocole de Kyoto, d'autres idées émergent pour contrer le réchauffement climatique.
Du solide ou du vent? Enquête.
    La Terre commence à avoir de la fièvre. Et le principal outil mis sur pied pour contrer ce réchauffement climatique, le Protocole de Kyoto, montre déjà certaines limites, au Canada par exemple. Existe-t-il d'autres solutions pour éviter un coup de chaleur à la planète?
    Oui, prétendent certains scientifiques, en avançant des idées insolites (voir infographie): déployer des miroirs géants dans l'espace, augmenter la concentration de l'air en aérosols ou couvrir les océans. Toutes ces propositions sont basées sur une observation: la Terre réfléchit environ 30% de l'énergie solaire qu'elle reçoit et absorbe le reste. Le rayonnement calorifique émis en retour est en partie retenu par l'effet de serre. Augmenter ce pourcentage de réflexion, aussi appelé albédo, correspondrait à limiter l'énergie atteignant la surface de la planète, et donc à la refroidir un peu. Plus précisément: réduire l'insolation de 1,8% compenserait l'effet de serre causé par une concentration en CO2 deux fois plus élevée qu'aujourd'hui.

Reprise d'une vieille idée
    Ces idées, groupées sous l'expression «ingénierie du climat» ou géo-ingénierie, ne sont pas nouvelles; certaines datent des années 1970. Elles n'ont la plupart du temps suscité qu'indifférence voire mépris, tant elles paraissaient irresponsables écologiquement et peu étayées scientifiquement. Mais depuis peu, le vent semble tourner.
    «Nous devons évaluer ces propositions comme toutes les hypothèses de recherche», a récemment dit au New York Times Ralph Cicerone, président de l'Académie nationale des sciences américaine. Car dans la revue Climatic Change d'août, c'est carrément le Prix Nobel de chimie Paul Crutzen qui signe un plaidoyer en leur faveur. Le Néerlandais ressort un vieux projet russe: en cas de réchauffement excessif, il s'agirait de larguer un million de tonnes de cristaux de soufre dans la stratosphère. Une fois brûlés, ils formeraient une couche de microparticules de dioxyde de soufre qui tamiserait les rayons du soleil. Cet effet a été démontré naturellement. En 1991, le volcan Pinatubo a projeté 10 à 20 millions de tonnes de soufre. En conséquence de ce nuage d'aérosols, la température du globe a baissé de 0,5 °C en moyenne les mois suivants.
    A l'Institut pour l'atmosphère et le climat à l'EPF de Zurich, Martin Wild, un peu embarrassé, estime que «du point de vue de la physique de base, l'idée semble plausible. Mais il existe une énorme incertitude concernant les effets secondaires sur le climat». Ken Caldeira aussi était sceptique. Ce climatologue de l'Université de Stanford (Etats-Unis) a simulé l'expérience sur ordinateur. A sa surprise, ses modèles ont confirmé la recevabilité de l'hypothèse.
    D'autres spécialistes des sciences de l'atmosphère se montrent par contre plus critiques. Ils se demandent comment on peut imaginer bricoler de telles solutions de fortune pour contrecarrer l'augmentation du taux de CO2 alors que la dynamique du climat est encore si mal connue (lire ci-dessous). Leur crainte principale: que de telles solutions soient assimilées par les gouvernements peu soucieux de l'environnement, voire par le grand public, à un blanc-seing pour polluer. «Il ne doit s'agir là que d'actions d'urgence ou de dernier recours, met en garde Paul Crutzen. Le mieux serait de réduire suffisamment les émissions de gaz à effet de serre pour éviter ce genre d'actions. Mais pour l'heure, ce vœu semble pieux. Et la tendance ne va probablement pas s'inverser durant les six années restantes du Protocole de Kyoto.»

Moratoire contre des essais
    Le mot d'ordre est clair: «Si nous ne menons pas de recherches maintenant, nous ne pourrons pas conseiller les décideurs sur ces applications et leurs risques quand le moment d'y recourir sera venu», avise le géochimiste Mark Lawrence, du Max-Planck-Institut, à Mainz.
    D'aucuns craignent déjà que de telles recherches ne conduisent à tester rapidement les propositions évoquées. Selon Ralph Cicerone, il faut séparer les démarches scientifiques (évaluation des concepts, modélisation, publications dans des revues scientifiques) de l'expérimentation afin de trier les bonnes idées des mauvaises. Et de proposer dans la foulée un moratoire sur d'éventuels essais à grande échelle jusqu'à ce que des conditions-cadres éthiques, légales et sociales soient établies. Les expériences sur des surfaces réduites, elles, devraient pouvoir avoir lieu. «Reste toutefois à vérifier si elles seraient réversibles et inoffensives...», avertit Martin Wild.
    Pendant ce temps, plusieurs chercheurs préconisent aussi d'explorer plus à fond des concepts déjà testés, comme capter le CO2 produit par l'industrie et l'enfouir sous terre ou au fond des mers; plusieurs projets de ce type sont à bout touchant, notamment en Chine. Autre idée: stimuler la croissance du phytoplancton, consommatrice de CO2. Les océans stockent déjà 85% des 40000 milliards de tonnes de CO2 présentes sur Terre; les scientifiques pensent que ce taux pourrait être augmenté artificiellement.

Dr Folamour du climat
    L'essor ou l'épuisement de cette discipline naissante dépendra peut-être de sa perception par le public. Ralph Cicerone a son idée sur la question: «Les gens se répartissent en deux groupes: d'un côté, ceux qui croient que l'environnement est menacé par l'activité humaine et ont peu de foi en la science et la technologie (S & T) pour trouver des solutions. De l'autre, ceux qui minimisent les impacts humains sur la biosphère et sont remplis de certitudes concernant les potentialités de la S & T. Etablir des plans d'ingénierie du climat requerra de ces groupes qu'ils s'entendent, voire s'accordent sur des actions. La recherche de base, elle, doit se dérouler indépendamment de ces processus», énonce le scientifique. Certains observateurs sont moins catégoriques: si les géo-ingénieurs sont ramenés au rang de docteurs Folamour du climat, ils échoueront. A l'inverse, s'ils sont dépeints comme de vrais environnementalistes et agissent comme tels, ils pourront être pris au sérieux.
 

«Nous ne sommes pas encore au stade où l'on peut tenter n'importe quoi»
Propos recueillis par Olivier Dessibourg

Des idées réalistes? L'avis d'Hervé Le Treut, directeur du Laboratoire de météo dynamique du CNRS, Paris.

    Le Temps: Que pensez-vous de ces idées d'«ingénierie du climat»?
    Hervé Le Treut: Je suis très réservé. La complexité des systèmes climatiques est si grande, avec notamment des effets de seuil ou des phénomènes non linéaires, que j'imagine mal que des solutions aussi simples puissent faire l'affaire. D'ailleurs, en sciences de l'atmosphère, il n'existe pas de «spécialistes de tout». Comment penser à tous les effets secondaires? Enfin, prenons l'idée la plus souvent proposée – injecter du soufre dans la stratosphère: le problème est que ces aérosols finissent par retomber après un ou deux ans. Il faudrait donc en répandre très régulièrement. Et de plus en plus, car les concentrations de gaz à effet de serre augmenteront. Par ailleurs, les effets de ces aérosols soufrés sont multiples et incomplètement compris.
    – D'aucuns disent que, face à l'illusion de réduire les émissions de CO2, il faut d'ores et déjà trouver des solutions scientifiques afin d'établir une sorte de «police d'assurance climatique» pour la Terre. Que leur répondez-vous?
    – Y réfléchir, sans passer à une mise en œuvre concrète, est bien sûr légitime. En ayant toutefois conscience dès le début que ces idées ne constitueront pas «la» solution. En sciences, imaginer les scénarios les plus invraisemblables peut aider à réfléchir: dans le cas présent par exemple, au fonctionnement du système climatique. Il ne faut cependant pas faire miroiter de faux espoirs, qui pourraient avoir un effet totalement inverse .
    – Dans quel sens?
    – Il est évident que de telles idées seront reprises par ceux qui ne veulent pas agir pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. Et l'article d'un Prix Nobel de chimie ne peut que donner plus de visibilité et de crédibilité à des perspectives qui seront vues comme rassurantes. Mais le réchauffement climatique n'est pas encore un mal si absolu que tout soit permis pour le freiner. Nous ne sommes pas encore au stade où l'on peut tenter n'importe quoi, et faire du remède un mal plus grand que le mal. Certes, les changements climatiques sont en train de transformer la Terre de manière très rapide, et sont ou seront générateurs de catastrophes naturelles; une évolution que nos sociétés sont peu préparées à affronter. Mais si nous commençons dès aujourd'hui à réagir sur un mode panique, nous n'irons pas dans la bonne direction, qui est nécessairement et inévitablement celle d'une réduction des émissions polluantes, avec tout ce que cela comporte de modifications en profondeur de nos infrastructures et modes de vie. D'ailleurs, ne serait-il pas plus sage d'y investir les centaines de milliards de dollars proposés pour ces solutions de fortune?

 
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