| Anton
Keller n'est pas un banquier, mais un homme d'influence. A l'heure où
la situation se tend entre la Suisse et l'Union européenne sur le
dossier de la fiscalité de l'épargne, le secrétaire
de l'Association suisse de défense des investisseurs (ASDI) mise
sur les groupes de pression à Washington, où il évolue
depuis des années au centre d'une pléiade de lobbyistes bien
placés pour promouvoir les intérêts de la place financière
suisse. Son secret: distiller ses idées auprès de ceux qui
comptent, sans se mettre en avant. Sa motivation? L'Appenzellois de 62
ans défend avec acharnement la protection de la sphère privée,
comme l'ont déjà démontré ses efforts dans
le cadre de l'OCDE en 1986. Dans l'industrie bancaire helvétique,
on l'estime tout en le gardant à distance: Anton Keller a peu d'affinités
avec l'Association suisse des banquiers (ASB). Il est financé par
de discrets banquiers genevois – et occasionnellement zurichois, ainsi
que par des industriels suisses. Son style particulier de «guérillero»
du lobbying lui a permis de se faufiler efficacement dans les sphères
d'influence américaines et d'obtenir des assurances sur la préservation
des intérêts helvétiques. Ses liens avec les Etats-Unis
ont commencé dès 1960, lorsqu'il a suivi une formation d'officier
de réserve à l'US Air Force, période qui lui aura
donné l'«occasion unique de découvrir l'âme et
les mécanismes de la société américaine, son
échelle de valeurs et ses motivations». Dans un entretien
au Temps, Anton Keller livre ses stratégies de lobbying en faveur
de la place financière et ses vues quant aux négociations
entre la Suisse et l'UE en matière de fiscalité de l'épargne.
Le
Temps: La victoire républicaine renforcera-t-elle votre combat
contre la directive européenne sur la fiscalité de l'épargne
et en faveur du secret bancaire?
Anton
Keller: C'est effectivement une situation plus facile où les
dirigeants américains seront plus à l'aise pour réactiver
les forces du libéralisme et favoriser les intérêts
individuels du citoyen. Cette philosophie a de nouveau plus de chances
– malgré les effets très profonds du 11 septembre – face
aux projets trop facilement imposés par des bureaucrates qui se
sont cachés derrière le slogan de l'antiterrorisme pour justifier
tout ce qui faciliterait leur agenda privé, qu'il soit lié
ou non à la cause antiterroriste.
–
Qu'avez-vous
obtenu à travers le lobbying à Washington?
–
Nous avons déjà quasiment acquis au niveau des décideurs
américains une garantie de leur position contre l'échange
automatique d'informations que veut imposer l'UE. Nous jouons sur la fibre
des libertés et des responsabilités individuelles. On cherche
à éveiller les esprits des décideurs américains
à l'importance de la protection de la sphère privée,
incomplète si elle exclut celle de la sphère privée
financière. Nous intervenons auprès du Congrès dans
le camp républicain, mais il y a aussi de fins connaisseurs parmi
les démocrates. Nous devons peaufiner, adapter le discours aux démocrates
ou aux républicains, mais le potentiel de contact était présent
des deux côtés lorsque nous avons développé
la stratégie il y a quatre ans au sujet de l'attaque contre le secret
bancaire.
En
outre, nous espérons bien que les Etats-Unis pourraient aller jusqu'à
sanctionner l'OCDE, en la privant de leur financement jusqu'à ce
qu'elle revienne à sa vocation première de défendre
les principes du libéralisme et de la concurrence fiscale. Les travaux
secrets de sa commission fiscale et de son groupe W8 sur l'évasion
fiscale se font hors de tout contrôle démocratique et certains
mandats qu'ont obtenus les fonctionnaires qui y travaillent dévient
de l'orientation initiale de cette organisation qui devrait être
pro-entreprises, pro-libertés et pro-souveraineté.
–
Le
lobbying à Washington est-il plus efficace sur l'UE que celui appliqué
directement à Bruxelles?
–
Oui, si nous faisons notre travail correctement chez nous et à Washington,
nous n'avons rien à craindre d'une Europe qui sera encore pour longtemps
guidée par l'arrogance des bureaucrates plutôt que par des
instances démocratiques. Je n'ai pas jugé nécessaire
de m'investir dans le lobbying de Bruxelles.
–
Quelle
est votre analyse du durcissement européen en faveur d'un échange
automatique d'informations?
–
Ce sont principalement les bureaucrates américains qui avaient déjà
promu ce système d'harmonisation fiscale qui remonte à 1986,
année de publication de la Convention de l'OCDE sur l'assistance
administrative mutuelle en matière fiscale. On y trouvait déjà
toutes ces aberrations et c'est dès cette année-là
que nous avions commencé notre combat. Nous avions mené campagne
et totalement neutralisé cette convention au bout de deux ans, même
si elle a fini par entrer en vigueur en 1995. Nous n'avions pas reçu
d'appui quelconque des grandes banques suisses, qui ont applaudi après
coup. En réalité, seules quelques personnalités nous
avaient soutenus sur un plan individuel. Nous disposions en tout de 200
000 francs. Aujourd'hui, avec le GAFI (Groupe d'action financière
sur le blanchiment de capitaux, ndlr), c'est exactement la même chose
sous un autre titre. Et avec Bruxelles, c'est encore le même combat.
–
Quels
effets aurait la proposition équivalente de retenue à la
source en Suisse?
–
Si un taux de 20% est adopté, cela pourrait même devenir une
alternative générale. Les 35% appliqués aux investisseurs
en Suisse sont très élevés. Baisser ce taux à
20% serait bénéfique pour les Suisses aussi. C'est la seule
harmonisation au niveau fiscal que je pourrais concevoir comme acceptable.
–
Quelle
est la probabilité que l'UE décrète une amnistie fiscale
selon le modèle italien?
–
Une amnistie n'aura jamais l'effet escompté s'il n'y a pas dans
l'inconscient des clients de nos banques un ras-le-bol, un mécontentement
face à une éventuelle négligence par nos banques des
principes qui ont fait le succès de notre tradition bancaire. Or,
les grandes banques ont bradé ce qui a fait notre force en acceptant
trop vite de devenir des agents du fisc américain lorsqu'ils ont
cédé en sacrifiant nos lois pour appliquer celles américaines
sur les Qualified Intermediaries (QI). Ces lois imposent aux banques suisses
d'identifier les citoyens américains parmi leurs investisseurs pour
prélever un impôt à la source sur leurs revenus au
profit du fisc américain.
–
Quelles
sont vos relations avec l'ASB?
–
Dominée par les grandes banques, l'ASB ne représente pas
vraiment toutes les banques en Suisse, ni l'héritage et la vocation
réelle de la place financière. Par conséquent, les
combats et les modes opératoires divergent occasionnellement. L'ASB
a toujours montré le drapeau suisse à Washington, moi je
fais le contraire, je me fais discret. Nous nous retrouvons seulement sur
la ligne d'arrivée. Parfois, ils me reçoivent et parfois
c'est moi qui les reçois.
–
En
vous rapprochant de Washington, mettez-vous Londres dans une situation
délicate?
–
Les véritables raisons de la position de Londres en faveur de l'échange
automatique sont la compétition que représente la place financière
suisse. Puis il y a des raisons inavouées, y compris l'intérêt
d'utiliser des informations fiscales pour les services de renseignement.
Aux Etats-Unis, on trouve aussi des bureaucrates qui soutiennent Londres
dans ce domaine. Les appareils des services de renseignement poussent dans
ce sens. Il faut neutraliser ces forces. A cet égard, la guerre
contre le terrorisme est aussi un «cache-sexe» visant les mêmes
intérêts. Nous avons des adversaires formidables. Les mécanismes
de surveillance démocratiques jouent en réalité de
moins en moins dans des systèmes politiques comme les Etats-Unis
et les organisations internationales.
–
Vous
travaillez uniquement à travers des lobbies américains et
pas en tant que représentant de l'ASDI?
–
Oui. Nous devons le succès de notre opération à une
discrétion renforcée: nous n'agissons jamais auprès
du Congrès sous bannière suisse, mais passons par des intérêts
américains. Nous travaillons avec des associations telles que le
Center for Freedom and Prosperity (CFP), Discovery Institute, Heritage
Foundation, Cato Institute, Competitive Enterprise Institute et autres.
Nous cherchons à mobiliser ces réseaux, très actifs
au niveau parlementaire. Mais attention: si vous venez les voir avec une
idée vague, leurs spécialistes vous font un devis – très
cher –, et ensuite cherchent à utiliser votre idée selon
leur propre programme. C'est ce qui arrive à nos associations bancaires
traditionnelles: elles cherchent un réseau (avocats, associations),
mais n'arrivent pas avec une méthodologie déjà au
point. Nous avons compris qu'il faut utiliser ces réseaux au maximum
en tant qu'instruments de lobbying. Nous mettons au point notre projet,
nos ressources sont utilisées de façon prépondérante
[pour l'analyse des problèmes, pour l'identification des objectifs,
et pour la mise au point d'un plan d'action], puis nous choisissons nous-mêmes
les spécialistes qui nous rendront des services dans une «guérilla»
[politique] très spécifique impliquant des fonds et des acteurs
limités. C'est beaucoup plus efficace que si vous cherchez à
vous faire représenter pour vos intérêts non américains.
Avec ce «marketing» traditionnel des porteurs du drapeau suisse,
on a droit à des résultats comme ceux obtenus lors de l'affaire
des fonds en déshérence. |