LE TEMPS    11 novembre 2002       (traductions automatiques Google: English, German)
 
ÉCONOMIE:
«L'échange d'informations fiscales sert les services de renseignement»

Myret Zaki 
 

SECRET BANCAIRE. Anton Keller critique vertement les détracteurs de la concurrence fiscale. Selon le secrétaire de l'Association suisse de défense des investisseurs, les tenants de l'échange automatique d'informations en ont après la place financière et visent à alimenter les services d'espionnage.
Anton Keller n'est pas un banquier, mais un homme d'influence. A l'heure où la situation se tend entre la Suisse et l'Union européenne sur le dossier de la fiscalité de l'épargne, le secrétaire de l'Association suisse de défense des investisseurs (ASDI) mise sur les groupes de pression à Washington, où il évolue depuis des années au centre d'une pléiade de lobbyistes bien placés pour promouvoir les intérêts de la place financière suisse. Son secret: distiller ses idées auprès de ceux qui comptent, sans se mettre en avant. Sa motivation? L'Appenzellois de 62 ans défend avec acharnement la protection de la sphère privée, comme l'ont déjà démontré ses efforts dans le cadre de l'OCDE en 1986. Dans l'industrie bancaire helvétique, on l'estime tout en le gardant à distance: Anton Keller a peu d'affinités avec l'Association suisse des banquiers (ASB). Il est financé par de discrets banquiers genevois – et occasionnellement zurichois, ainsi que par des industriels suisses. Son style particulier de «guérillero» du lobbying lui a permis de se faufiler efficacement dans les sphères d'influence américaines et d'obtenir des assurances sur la préservation des intérêts helvétiques. Ses liens avec les Etats-Unis ont commencé dès 1960, lorsqu'il a suivi une formation d'officier de réserve à l'US Air Force, période qui lui aura donné l'«occasion unique de découvrir l'âme et les mécanismes de la société américaine, son échelle de valeurs et ses motivations». Dans un entretien au Temps, Anton Keller livre ses stratégies de lobbying en faveur de la place financière et ses vues quant aux négociations entre la Suisse et l'UE en matière de fiscalité de l'épargne.

Le Temps: La victoire républicaine renforcera-t-elle votre combat contre la directive européenne sur la fiscalité de l'épargne et en faveur du secret bancaire?
Anton Keller: C'est effectivement une situation plus facile où les dirigeants américains seront plus à l'aise pour réactiver les forces du libéralisme et favoriser les intérêts individuels du citoyen. Cette philosophie a de nouveau plus de chances – malgré les effets très profonds du 11 septembre – face aux projets trop facilement imposés par des bureaucrates qui se sont cachés derrière le slogan de l'antiterrorisme pour justifier tout ce qui faciliterait leur agenda privé, qu'il soit lié ou non à la cause antiterroriste.

Qu'avez-vous obtenu à travers le lobbying à Washington?
– Nous avons déjà quasiment acquis au niveau des décideurs américains une garantie de leur position contre l'échange automatique d'informations que veut imposer l'UE. Nous jouons sur la fibre des libertés et des responsabilités individuelles. On cherche à éveiller les esprits des décideurs américains à l'importance de la protection de la sphère privée, incomplète si elle exclut celle de la sphère privée financière. Nous intervenons auprès du Congrès dans le camp républicain, mais il y a aussi de fins connaisseurs parmi les démocrates. Nous devons peaufiner, adapter le discours aux démocrates ou aux républicains, mais le potentiel de contact était présent des deux côtés lorsque nous avons développé la stratégie il y a quatre ans au sujet de l'attaque contre le secret bancaire.
En outre, nous espérons bien que les Etats-Unis pourraient aller jusqu'à sanctionner l'OCDE, en la privant de leur financement jusqu'à ce qu'elle revienne à sa vocation première de défendre les principes du libéralisme et de la concurrence fiscale. Les travaux secrets de sa commission fiscale et de son groupe W8 sur l'évasion fiscale se font hors de tout contrôle démocratique et certains mandats qu'ont obtenus les fonctionnaires qui y travaillent dévient de l'orientation initiale de cette organisation qui devrait être pro-entreprises, pro-libertés et pro-souveraineté.

Le lobbying à Washington est-il plus efficace sur l'UE que celui appliqué directement à Bruxelles?
– Oui, si nous faisons notre travail correctement chez nous et à Washington, nous n'avons rien à craindre d'une Europe qui sera encore pour longtemps guidée par l'arrogance des bureaucrates plutôt que par des instances démocratiques. Je n'ai pas jugé nécessaire de m'investir dans le lobbying de Bruxelles.

Quelle est votre analyse du durcissement européen en faveur d'un échange automatique d'informations?
– Ce sont principalement les bureaucrates américains qui avaient déjà promu ce système d'harmonisation fiscale qui remonte à 1986, année de publication de la Convention de l'OCDE sur l'assistance administrative mutuelle en matière fiscale. On y trouvait déjà toutes ces aberrations et c'est dès cette année-là que nous avions commencé notre combat. Nous avions mené campagne et totalement neutralisé cette convention au bout de deux ans, même si elle a fini par entrer en vigueur en 1995. Nous n'avions pas reçu d'appui quelconque des grandes banques suisses, qui ont applaudi après coup. En réalité, seules quelques personnalités nous avaient soutenus sur un plan individuel. Nous disposions en tout de 200 000 francs. Aujourd'hui, avec le GAFI (Groupe d'action financière sur le blanchiment de capitaux, ndlr), c'est exactement la même chose sous un autre titre. Et avec Bruxelles, c'est encore le même combat.

Quels effets aurait la proposition équivalente de retenue à la source en Suisse?
– Si un taux de 20% est adopté, cela pourrait même devenir une alternative générale. Les 35% appliqués aux investisseurs en Suisse sont très élevés. Baisser ce taux à 20% serait bénéfique pour les Suisses aussi. C'est la seule harmonisation au niveau fiscal que je pourrais concevoir comme acceptable.

Quelle est la probabilité que l'UE décrète une amnistie fiscale selon le modèle italien?
– Une amnistie n'aura jamais l'effet escompté s'il n'y a pas dans l'inconscient des clients de nos banques un ras-le-bol, un mécontentement face à une éventuelle négligence par nos banques des principes qui ont fait le succès de notre tradition bancaire. Or, les grandes banques ont bradé ce qui a fait notre force en acceptant trop vite de devenir des agents du fisc américain lorsqu'ils ont cédé en sacrifiant nos lois pour appliquer celles américaines sur les Qualified Intermediaries (QI). Ces lois imposent aux banques suisses d'identifier les citoyens américains parmi leurs investisseurs pour prélever un impôt à la source sur leurs revenus au profit du fisc américain.

Quelles sont vos relations avec l'ASB?
– Dominée par les grandes banques, l'ASB ne représente pas vraiment toutes les banques en Suisse, ni l'héritage et la vocation réelle de la place financière. Par conséquent, les combats et les modes opératoires divergent occasionnellement. L'ASB a toujours montré le drapeau suisse à Washington, moi je fais le contraire, je me fais discret. Nous nous retrouvons seulement sur la ligne d'arrivée. Parfois, ils me reçoivent et parfois c'est moi qui les reçois.

En vous rapprochant de Washington, mettez-vous Londres dans une situation délicate?
– Les véritables raisons de la position de Londres en faveur de l'échange automatique sont la compétition que représente la place financière suisse. Puis il y a des raisons inavouées, y compris l'intérêt d'utiliser des informations fiscales pour les services de renseignement. Aux Etats-Unis, on trouve aussi des bureaucrates qui soutiennent Londres dans ce domaine. Les appareils des services de renseignement poussent dans ce sens. Il faut neutraliser ces forces. A cet égard, la guerre contre le terrorisme est aussi un «cache-sexe» visant les mêmes intérêts. Nous avons des adversaires formidables. Les mécanismes de surveillance démocratiques jouent en réalité de moins en moins dans des systèmes politiques comme les Etats-Unis et les organisations internationales.

Vous travaillez uniquement à travers des lobbies américains et pas en tant que représentant de l'ASDI?
– Oui. Nous devons le succès de notre opération à une discrétion renforcée: nous n'agissons jamais auprès du Congrès sous bannière suisse, mais passons par des intérêts américains. Nous travaillons avec des associations telles que le Center for Freedom and Prosperity (CFP), Discovery Institute, Heritage Foundation, Cato Institute, Competitive Enterprise Institute et autres. Nous cherchons à mobiliser ces réseaux, très actifs au niveau parlementaire. Mais attention: si vous venez les voir avec une idée vague, leurs spécialistes vous font un devis – très cher –, et ensuite cherchent à utiliser votre idée selon leur propre programme. C'est ce qui arrive à nos associations bancaires traditionnelles: elles cherchent un réseau (avocats, associations), mais n'arrivent pas avec une méthodologie déjà au point. Nous avons compris qu'il faut utiliser ces réseaux au maximum en tant qu'instruments de lobbying. Nous mettons au point notre projet, nos ressources sont utilisées de façon prépondérante [pour l'analyse des problèmes, pour l'identification des objectifs, et pour la mise au point d'un plan d'action], puis nous choisissons nous-mêmes les spécialistes qui nous rendront des services dans une «guérilla» [politique] très spécifique impliquant des fonds et des acteurs limités. C'est beaucoup plus efficace que si vous cherchez à vous faire représenter pour vos intérêts non américains. Avec ce «marketing» traditionnel des porteurs du drapeau suisse, on a droit à des résultats comme ceux obtenus lors de l'affaire des fonds en déshérence. 

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