swissinfo  10 août 2004 20:23 (aussi: Tribune de Genève, 11 août 2004)
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Krach Parmalat: l'étrange communication de l'UBS
Luigino Canal

 

Communication et information ne sont pas toujours synonymes... (Keystone)
L’UBS a-t-elle roulé analystes et journalistes dans la farine? Un rapport montre du doigt la stratégie d’information que la banque suisse a utilisée dans le cadre d’un emprunt de 420 millions d’euros octroyé au groupe italien.
 
Des accusations rejetées par l’UBS qui estime que «les conclusions de cette analyse sont totalement fausses».


Le texte rédigé par la consultante Stefania Chiaruttini pour le compte du parquet de Milan est sévère. Cet expert financier reconstruit dans le détail les emprunts obligataires qui ont contribué à maintenir en vie le groupe agroalimentaire italien Parmalat, actuellement au centre d’un énorme scandale.

Ce document de 443 pages, dont swissinfo s’est procuré une copie, consacre 33 pages à une émission obligataire de 420 millions d’euros conclue en juillet 2003 entre Parmalat et l’UBS, avec la participation de la filiale aux îles Cayman de la banque portugaise Banco Totta.

Le rapport est non seulement implacable sur le rôle tenu par le colosse helvétique dans cette transaction, mais il révèle aussi que l’UBS aurait joué un double jeu avec les analystes financiers et la presse en laissant Parmalat distiller au public une vérité qui ne reflétait pas totalement les négociations qu’elle menait en coulisse avec le groupe.

«Si ce rapport est correct, nous avons été roulé dans la farine», admet un journaliste économique italien. Chronologie des faits et dessous des cartes de l’opération Parmalat/UBS.

 
Acte 1: L’opération UBS/Totta
 
En mars 2003, l’UBS propose à Parmalat une complexe opération financière. Pour simplifier, contre une émission obligataire de 420 millions d’euros souscrite à 95,238% par la banque, le groupe italien s’engage à acquérir à l’UBS 290 millions d’euros de «notes de crédit liées» émises par Banco Totta.

Au final, sur un emprunt de 420 millions d’euros, Parmalat n’encaisse que 110 millions de liquidités. Une structure à facettes multiples que les experts qualifient de «finance créative» et qui permet à la banque de couvrir entièrement son risque face à Parmalat. Cette opération est quasiment finalisée lorsque survient un contretemps.

 
Acte 2: Une déclaration fâcheuse
 
Le 10 avril 2003, lors de la présentation des comptes 2002 de Parmalat, le directeur financier du groupe déclare aux médias «qu’il n’y aura pas à court terme de nouvelles émissions obligataires». Cette annonce rassure les marchés, mais il est dès lors impossible d’émettre l’emprunt prévu.

Entre avril et mai 2003, «les collaborateurs d’UBS s’efforceront d’atténuer l’effet de cette déclaration en élaborant une stratégie d’information à la presse», explique le rapport. Et lors de la diffusion des comptes du 1e trimestre 2003, Parmalat «suit les conseils d’UBS» et annonce que si une opportunité avantageuse se présente, elle émettra de nouveaux emprunts obligataires.

Ce sera chose faite en juillet avec ce montage UBS/Totta, «après avoir obtenu l’aval de tous les départements d’UBS concernés par cette opération», précise Stefania Chiaruttini.

 
Acte 3: Cachotteries
 
Mais les détails de cette structure complexe ne sont pas révélés dans le bilan du 3e trimestre de Parmalat car cela aurait certainement suscité de multiples interrogations. «N’importe quel opérateur financier se serait rendu compte de l’illogisme flagrant de cette opération», estime le rapport.

Pire, les données publiées par le groupe ne correspondent pas à la réalité. Le prix d’émission est affiché à 100% et non pas à 95,238% ce qui permet à Parmalat d’annoncer un encaissement de 130 millions d’euros, 20 millions de plus que la réalité.

L’UBS ne rectifie pas les informations publiées sur cet emprunt et, lorsque des journalistes l’interrogent, la banque se réfugie derrière le communiqué du groupe alors qu’elle sait que celui-ci est inexact. En octobre et novembre 2003, face aux demandes d’explications de la presse et de la communauté financière, le géant suisse s’inquiète.

 
Acte 4: Des journalistes fouineurs
 
L’échange d’e-mail du 21 novembre 2003 entre deux employés d’UBS est révélateur. «...j’ai la sensation qu’il ne sera pas facile de répondre ‘no comment’ à La Repubblica, deuxième plus grand quotidien italien, nous risquons de subir des commentaires ironiques sur UBS/Parmalat...».

Réponse: «C’est une situation difficile, si nous ne donnons pas de réponse cela pourrait se retourner contre nous. Nous pourrions simplement confirmer ce qui est écrit dans leur bilan [de Parmalat] et la présenter comme une petite opération».

Finalement, le 18 décembre 2003, un e-mail interne résume l’attitude à tenir face aux médias : l’UBS se réfugie derrière l’obligation de confidentialité envers son client et opte pour le silence.

swissinfo a d’ailleurs été confrontée à cette stratégie. Elle s’est vue opposé un «pas de commentaires» alors qu’elle révélait en primeur fin décembre que la banque suisse avait mis en place cette curieuse transaction financière pour Parmalat.

Un mutisme qui, curieusement, a été payant à court terme. Selon nos informations, plusieurs médias helvétiques se sont interrogés sur le rôle d’UBS dans cette affaire, mais ont renoncé à traiter le sujet, faute d’avoir obtenus des précisions de la part de la banque.

L’UBS n’a levé le voile sur l’opération Parmalat/Totta que début janvier, alors que le scandale Parmalat prenait une dimension gigantesque avec un trou de 14 milliards d’euros (21 milliards de francs).

 
Acte 5: Action en justice
 
Enrico Bondi, l’actuel administrateur de Parmalat, estime que ce comportement indique que l’UBS a aidé le groupe à placer des emprunts obligataires pour récupérer une partie de ses créances en dissimulant auprès du public sa situation financière très dégradée.

Il a porté plainte contre la banque suisse devant le tribunal de Parme et lui réclame 290 millions d’euros. Une analyse contestée vigoureusement par l’établissement zurichois.

«Nous retenons que la transaction en question a été régulière et nous estimons notre attitude irréprochable», indique l’UBS. «Les conclusions de ce rapport sont totalement fausses, dès que cela s’est avéré approprié, nous avons été transparents sur cette opération», précise son porte-parole Christoph Meier. La justice tranchera.

swissinfo, Luigino Canal



«La liberté» mardi 6 janvier 2004

Krach Parmalat: la justice italienne s'intéresse maintenant à l'UBS
Quel rôle a joué l'UBS dans le krach Parmalat?

Victimes ou complices? Quel a été le rôle exact des banques qui ont octroyé de généreux prêts à Parmalat? Dans le roman noir du krach de l'empire laitier, un scandale qui n'en finit pas de rebondir, le dernier épisode est consacré aux liens qu'entretenait le groupe italien avec certains établissements financiers. Parmi eux: l'UBS. La banque suisse est mentionnée dans l'acte d'accusation du principal protagoniste.

Emprunt · Les liens entre la banque suisse et le groupe remontent à 1996. L'acte d'arrestation de Calisto Tanzi mentionne notamment le remboursement d'un emprunt accordé par l'UBS.
Luigino Canal

Après avoir mis sous les verrous six cadres de Parmalat, dont l'ex-président fondateur Calisto Tanzi, et deux réviseurs des comptes, la justice italienne s'intéresse maintenant au rôle joué par les banques dans cette gigantesque débâcle. Le groupe agroalimentaire de Parme est au centre d'un énorme scandale financier et ses bilans, probablement falsifiés pendant des années, présenteraient un trou dépassant les huit milliards d'euros (12 milliards de francs).

Les enquêteurs veulent notamment clarifier les liens qu'entretenait Parmalat avec les établissements financiers qui l'ont soutenu et qui ont organisé ses émissions obligataires. La demande d'arrestation concernant Calisto Tanzi indique qu'il «faut analyser le rôle des banques qui ont prêté main-forte au groupe malgré sa précaire situation financière». Un intérêt qui est partagé par la Securities and Exchange Commission (SEC), le gendarme de la Bourse américaine. «Il nous faut établir si des banques ont fait preuve de négligence, d'imprudence ou d'autre chose», explique Lawrence West, inspecteur de la SEC, dans le «Corriere della Sera».

Prêt de 200 milliards de lires

Si en première ligne on trouve les plus grandes banques italiennes comme Capitalia, Intesa ou San Paolo IMI, les projecteurs se tournent aussi vers des instituts étrangers tels que Bank of America, Citigroup, Santander Central Hispano, Deutsche Bank et UBS. L'acte d'arrestation de Calisto Tanzi mentionne notamment le remboursement d'un emprunt accordé par l'UBS. En 1996, la banque suisse a prêté 200 milliards de lires (environ 160 millions de francs) à La Coloniale, la holding de la famille Tanzi, pour qu'elle puisse souscrire une augmentation de capital de Parmalat Finanziaria.  Trois ans plus tard, «la moitié de cette somme a été remboursée via une soustraction, avec un transfert d'argent de la société hollandaise Parmalat Finance vers la Sata, qui appartient aux Tanzi, puis à La Coloniale qui a remboursé la banque helvétique». En outre, depuis 1996, l'UBS a placé pour Parmalat cinq emprunts obligataires pour un total de 474 millions d'euros.  Enfin, dans le rapport trimestriel au 30 septembre 2003 publié par la société de Parme on découvre que «des obligations émises en juillet 2003 par Parmalat Finance avec une échéance en 2008, ont été organisées et souscrites par UBS pour un montant de 420 millions d'euros».

Victimes ou complices?

Le rapport précise aussi qu'«elles sont liées à une structure en investissements financiers qui a généré une provision nette de 130 millions d'euros». Une formulation sibylline qui semble faire référence à une opération utilisant des produits dérivés. L'UBS refuse tout commentaire sur cette opération. Reste à déterminer si les banques ont été les victimes ou les complices des manipulations comptables de Parmalat.